Publié le 24 Septembre 2016

Ce que chuchotent les murs…

E. Hopper. pour miletune

lorsqu’on livre aux flammes
les débris des vieilles maisons,
le rêveur sent brûler des âmes
dans les éclairs bleus des tisons.        
Sully Prudhomme (Les vieilles maisons)

- Là les ordis, là l'imprimante, et d'abord un bon coup de  peinture ! Y'en a des travaux à faire, dites donc !!!

- Eh oui chère madame, c'est justement ce qui explique le prix de l'appartement ! Si vous trouvez moins cher dans le quartier,  faites-moi signe !!!

- Quand même, ces graffitis ! C'était un squat ici ?

Au-dessus des sombres lambris, le papier peint est gris clair rayé de blanc, avec des guirlandes de roses. Devant la fenêtre Père a installé une bergère pour Emeline. Elle  y languira quarante ans en regardant passer les saisons sur le jardin, tandis que la photo d'Albert fane sur le piano muet…

Le papier est à carreaux, pas de lambris, l'écrivain aux yeux délavés écrit  sur un bureau clouté de cuir vert ; dos à la fenêtre, car la nature l'ennuie, comme l'ennuient aussi les hommes. À heures fixes maman pose un plateau, thé matin et soir, purée le midi : il est frugal car il souffre de l'estomac depuis qu'il a été gazé. Après maman, il se nourrira exclusivement de petits beurres. A gauche de la fenêtre, oui, à mi-hauteur, sous le mauvais enduit, on devine la trace de la balle qui lui a emporté la cervelle.

Sur l'angle saillant du mur, la profonde encoche  a été creusée par le cheval à bascule des jumeaux, Charles et Colas ; leurs lits superposés sont dans le renfoncement, sous une vierge en porcelaine qui tient un rameau jauni. De joyeux garçons, que leur maman, qui danse au moulin rouge, a reçus en cadeau du duc de B… L'un deviendra ministre, l'autre bandit, mais ils se ressemblent tant qu'on ne saura jamais avec certitude lequel des deux le gendarme a abattu sur le trottoir de la banque.

Simone et Karl Friedrich avaient posé sous la fenêtre une précieuse coiffeuse en bois de rose, en attendant les autres meubles, lorsque l'armistice est  malencontreusement arrivé ; la coiffeuse de madame  Shlomo est restée là plantée pendant deux ans…

- On va réfléchir, Monsieur Martineau, je trouve l'atmosphère un peu étouffante ici.

- Comme vous voulez, mais j'ai  d'autres clients sur le coup, à ce prix là, ça ne va pas faire long feu, croyez moi !

Il est sur le camion, le grand lit de mémé
Il emporte notre histoire avec tous ses secrets.
Et tandis qu'il s'éloigne, je crois  voir voleter,
dans le pâle soleil, des ailes argentées.
Ce sera sans doute quelque  duvet léger
Que les gros édredons y ont abandonné… (clic)

 

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Rédigé par Emma

Publié dans #romanesque

Publié le 17 Septembre 2016

Alexandrie

source image >>>> clic

 

Nous étions fiancés, Yvan et moi, depuis plus de quatre ans.

Maman commençait à trouver que quatre ans de fiançailles, c'est un peu long.

- Tu vas finir par monter en graine, ma fille, disait-elle, Eva va se marier, alors qu'elle a trois ans de moins que toi ! Et à propos de graine, est-ce qu'il te respecte, au moins ?"

Ça, pour me respecter, il me respectait, mon Yvan. Il était si délicat, distingué, si doux, si attentionné :

- on n'est pas bien, comme ça, Charlotte ? Es-tu si pressée d'avoir des mômes braillards ? Plus de ciné, plus de concerts, plus de tennis, tu te rends compte-?"

Tel était le cas de mes amies, en effet, et je m'estimais privilégiée par rapport à elles !

Mais quand même, par moments, j'aurais aimé qu'il me respecte un peu moins.

Maman revenait à la charge :

-Tu es sûre qu'il ne voit pas quelqu'un d'autre ?

Cela me faisait rire. Plus sérieux qu'Yvan, il n'y a pas : en dehors de nos soirées à deux, rarement une sortie avec des collègues, et ses sacro saintes parties de tennis avec Marc, le cousin de Claude.

Et voilà que Claude et  ma petite sœur Eva se mariaient.

Quand j'ai vu arriver Yvan ce matin-là dans son costume bleu gris comme ses yeux, j'ai eu, comme souvent, le souffle coupé devant tant de beauté. Je me demandais souvent comment un être aussi magnifique avait pu tomber amoureux de la fille ordinaire que je suis.

Ce fut une belle fête, intime et chaleureuse. Sauf qu'en soirée le temps frisquet nous obligea à déserter la terrasse initialement prévue comme piste de danse, pour nous replier dans la maison.

Tout avait été parfait dans cette journée, et je chantais gaiment en karaoké  avec Eva "Alexandrie", quand mon attention fut attirée par mon père figé près de la porte fenêtre, qui semblait contempler fixement la nuit…

Je m'approchai de lui et suivis son regard.

Sur la terrasse plongée dans l'ombre, Yvan dansait, seul, en bras de chemise, les yeux fermés, comme en extase, ondulant avec une grâce féline.

Mais je ne compris vraiment ce qu'avait déjà saisi mon père, qu'en voyant Marc se lever d'une chaise invisible dans la nuit, et poser doucement la veste d'Yvan sur ses épaules.

 

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Rédigé par Emma

Publié dans #romanesque

Publié le 7 Septembre 2016

C'est le nord...

Le JT cherche- t -il une illustration pour un sujet misérabiliste ? ( logement sordide, surnatalité, alcoolisme, analphabétisme, délinquance, chômage, sinistrose ...), où envoie-t-il son équipe de reportage ? mais bien sûr dans le nord ! (le banditisme et et la drogue restant l'apanage de Marseille)  

Tous les clichés ont des racines réelles, bien sur, et Germinal a existé. Gommant des siècles de grandeur historique et artistique.  On a  tendance à oublier que le nord  minier a été sacrifié à la prospérité du pays pendant des décennies, puis abandonné par lui, éventré, et sinistré  quand le charbon a perdu son intérêt.

Mais les ciels des “hauts de France” sont les plus subtils du monde et les plus changeants, ses paysages les plus verts et doux, et il n’y pleut pas plus qu’à Paris et bien moins qu’en Suède !!! Et les gens n’y sont pas plus (ni moins ) débiles et tarés qu’ailleurs. Ces clichés sont entretenus par cinéma et médias ; et des films à grand succès comme “les chtis” ou “ptit quinquin”, sous des abords tendres et humoristiques, y contribuent largement. 

 la téléréalité, ou  le  trou de serrure depuis votre canapé.  

Le voyeurisme n’est pas propre à notre époque : avant la télé, il y avait les “zoos humains", exhibitions de “sauvages”,  exotiques  ou “monstres”,  qui ont promu le racisme scientifique au niveau populaire.  Le “bourgeois” ou la “dame du monde” (et par extension démocratique “n’importe qui” ) a toujours adoré se donner des frissons, en observant sans danger la canaille, la misère  ou l’horreur.   

“Le participant, inconnu ou non, veut se montrer, et le spectateur aime le regarder. Pour le psychanalyste cela porte un nom : Vouloir être vu dans son intimité s’appelle l’exhibitionnisme, et se passionner pour ce genre de spectacle se nomme voyeurisme.” 

 où est la frontière  entre la légitime curiosité pour son prochain, pour les peuples du monde, donc le reportage honnête, et le voyeurisme et la perversité ? très simple  : elle est franchie dès lors qu’il y a mise en scène, donc mensonge, que ce soit pour des raisons esthétiques, manipulation idéologique, ou racolage salace ou commercial.

C'est le nord...

photos de pictozoom

Qu'èm çò qui èm
De jamei en tostemps,
E d’ivèrn en primtemps,
Si n’i a qui an çò qui an,
Qu’èm çò qui èm.
Aimar sa tèrra dinc au mau d’amor,
I créder enqüèra dinc a la dolor,
Espiar cada matin com si èra lo purmèr matin.
 
(Nous sommes ce que nous sommes
De jamais en toujours,
Et d’hiver en printemps,
S’il y en a qui ont ce qu’ils ont,
Nous sommes ce que nous sommes.
Aimer sa terre jusqu’au mal d’amour,
Y croire encore jusqu’à la douleur,
Regarder chaque matin comme si c’était le premier matin.)
 

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Rédigé par Emma

Publié dans #videos du web et autres coups de coeur