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Jalousie

Jalousie

           La voix de baryton profonde du chanteur à l'œil de velours emplit la salle.

C'est sa dernière chanson, à Camillo, son morceau de bravoure, qui fait toujours frissonner le public.

Jalousie, tu viens ramper autour de moi comme un serpent perfide et froid

Jalousie, tu rives dans ta chaîne mon cœur glacé d'effroi

- Madame Jeannine pleure depuis le début du récital, la musique ça lui fait toujours cet effet-là.

Jalousie, tu viens salir de ton venin la blanche trame du destin

Jalousie, tu fais jaillir la haine dans l'ombre du chemin

- Monsieur Joseph reprend sa plainte, il gémit qu'il n'a pas eu sa soupe.

 - Maria Dolorès l'exfiltre avec diplomatie. 

Elle se demande si Mama aura reçu avant Noël le mandat qu'elle lui a envoyé, et si le poivre blanc a bien rapporté cette année. Elle a le blues, Maria Dolorès, surtout les jours de fête.

- Patricia apporte le gâteau. Le maire ceint son écharpe pour la photo. Le chanteur poursuit en enflant l'intensité dramatique :

 tu n'es qu'une femme et j'ai peur de tes beaux yeux vengeurs

 - Patricia pose le gâteau rose et blanc devant Madame Mariette.

Jalousie, tu viens ramper autour de moi comme un serpent perfide et froid

Jalousie, tu rives dans ta chaîne, mon cœur glacé d'effroi

Jalousie, tu viens salir de ton venin la blanche trame du destin...

Voilà, il a fini.

 - Patricia commence à allumer les dix bougies qui décorent le gâteau, autour de la plaquette de pâte d'amande verte qui proclame en lettres d'or:

MARIETTE, HEUREUX CENT ANS !

Il y a belle lurette que Mariette se moque de la jalousie, des maires, et des chanteurs aux yeux de velours, mais les gâteaux, elle aime ça.

- Maria Dolorès lance happy birthday par Tino Rossi.

- Le maire enserre les épaules de Mariette et sourit à Léa, la petite correspondante de la tribune qui brandit un APN, tous deux sont pressés de ficher le camp pour retrouver le monde réel.

 - Patricia souffle les bougies.

 - Dans les toilettes, avant de mettre son casque de moto, Camillo enlève sa moumoute et redevient Marcel.  Le néon fait paraître terreux son teint olivâtre.

Il passe sous la banderole "HONNEUR A NOTRE CENTENAIRE" et s'éloigne dans le crachin d'un reste de jour grisâtre.

 - Maria Dolorès se réjouit de n'être pas de nuit.

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G
Jouissif et pourtant si émouvant de vérité...
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A
Terrible. 100 ans et tout le monde s'en fout, l'essentiel restant dans le gâteau kitch qui fait plaisir à Mariette.
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M
Un superbe texte qui rend à merveille l'ambiance de la maison de retraite, les vieilles chansons, le maire pressé de filer... <br /> Bravo pour ton talent!<br /> Bon après-midi,<br /> Mo
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M
Microcosme bien rendu d'un jour en maison de retraite. Il y a de la joie, des peines, de l'oubli et toujours une certaine gourmandise. Ma Mariette n'aura pas atteint l'âge de cent ans mais comme la centenaire elle aurait apprécié une part de gâteau :)
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M
En fait tout le monde se moque totalement des cent ans de Mariette et elle aussi...c'est la vie comme dit ma soeur de 96 ans !
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J
Pas d'hier... et vive les centenaires pour qui seule la part de gâteau compte encore ,-)
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