Les Argonautes

Les Argonautes

dans le cadre des rediffusions de l'été pendant  le mois d'Août

 

La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée*.

Trois jours peut-être que tournent  les hélicoptères. On entend leur vrombissement lourd bien avant de distinguer leurs yeux laiteux à travers le brouillard épais. Mais c'est la première fois qu'il en tombe une voix.

La voix, légère et douce, dit "viens, ven, vieni, come, Komm, komt, venha…".

Quand bien plus tard, après la longue marche, les survivants se raconteront l'histoire, ils constateront qu'aucun n'a entendu la même chose. La voix était une voix de femme, tous en seront  d'accord. Mais l'un a entendu une douce berceuse que lui chantait sa mère, un autre des mots d'amour haletants, et celui-ci  la Callas dans Norma…

Mais la voix répète en boucle " viens, ven, vieni, come, Komm, komt, venha…" En arrière plan, un air de flûte, qu'on entend à peine.

Ils sont plongés dans cette purée de pois depuis si longtemps qu'ils ont perdu la maîtrise de leurs sens, marchent au hasard dans les rues, se cognant les uns aux autres sans se parler. Les  quelques transistors qui au début émettaient des bulletins monocordes se sont tus l'un après l'autre ; ceux qui ont pu garder serrée une main connue chuchotent parfois.

On a entendu aussi une voix  qui  déclamait sur un ton suraigu :

 "Tout disparut sous le noir tourbillon, l'homme avec la cité, l'herbe avec le sillon ! Dieu brûla ces mornes campagnes ; rien ne resta debout de ce peuple détruit, souvenez vous, pécheurs,  de Sodome et Gomorrhe. . ." mais son discours s'était perdu  dans un gargouillis informe.

La nourriture ne manque pas, il suffit de suivre le frôlement soyeux des rats sur les chevilles ; et l'eau coule encore des fontaines.

Quelques uns croient entendre : " allez vers la mer". Des navires sans doute les attendent au large. Elle gronde la mer, toute proche, c'est même leur seul repère.  Trop tard, pensent les vieux. Passe ton chemin, foutue pythie de fer. Ils veulent  rester agglutinés sur les bancs de la jetée, comme des moules sur leur rocher, en suçotant leur pipe éteinte, à écouter  la mer. Que demander de plus dès lors que le soleil a disparu ?

Mais l'espérance vit encore, elle est têtue l'espérance ! Peu à peu un frémissement ébranle la foule, et la masse obscure  se dirige vers la mer.

Le son de la flûte se fait plus fort "viens, ven, vieni, come, Komm, komt, venha…" répète la voix enchanteresse. Ils entrent dans l'eau, d'aucuns se bousculent, certains tombent, chacun veut arriver le premier aux chaloupes.

"Vieni, come, venha . . . ".

Plus loin, plus loin. . . ils perdent pied, mais ils continuent, ils continuent…

Quand enfin  le calme est total, les hélicoptères font un large cercle, puis s'éloignent.

Quelque deux ans plus tard, un avion de reconnaissance de l'ONU découvrira  dix survivants  sur le  mont Calmen, au dessus de la nappe  épaisse de la pollution qui couvre encore la presque totalité du continent.  Quand ils expliqueront que toute la population s'est précipitée dans la mer à la poursuite d'une voix de sirène sur un  air de flûte, on les regardera avec compassion. Les savants émettront finalement  l'hypothèse d'un suicide collectif comme celui des lemmings. Parce qu'on ne croit jamais celui qui a vu.

Quand ceux que la presse appelle désormais "les Argonautes" seront invités dans des talk show, à la télé, les humoristes leur demanderont s'ils ont été épargnés parce qu'ils se sont mis de la cire dans les oreilles.

 

Mais pour l'heure, ils se réveillent difficilement dans la ville silencieuse, plus précisément dans la cave du palais du gouverneur, et commencent à comprendre  que tout  est désert. Ils se souviennent de la voix suave qui tombait du haut-parleur, sur un air de flûte. Ils se souviennent qu'ils ont essayé de se lever pour suivre les autres, mais ils avaient éclusé tant et tant des vins fins que cet immonde profiteur du peuple avait entassés là,  qu'aucun n'a pu faire trois pas.


  * Daniel Pennac, au bonheur des ogres

Quichottine 23/08/2011 19:58


Je ris... Peut-être parce que j'ai lu ton texte et le commentaire de Valdy.

Tu as rajouté l'astérisque avant ou après le commentaire ?

J'ai adoré la série des Malaussène... Les as-tu tous lus ?

En tout cas, ta page me plaît beaucoup.
Merci de l'avoir offerte aux Doux Rêveurs.


Solange 07/08/2011 21:07


Une histoire fictive qui donne des frissons.


valdy 05/08/2011 21:24


Emma, cette étrange histoire, je la verrai bien en bande dessinée. En gardant dans les vignettes, tes trouvailles littéraires comme " la voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse
comme un voile de mariée". J'aime beaucoup,
Valdy


Martine27 05/08/2011 11:26


Pour une fois que boire ne nuit pas à la santé !


Nina Padilha 05/08/2011 10:18


Houla ! Une fiction qui met mal à l'aise...


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