les lueurs de l'aube

  pour les impromptus littéraires

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Alors ça se passe à l'aube.

Du moins on imagine que c'est l'aube ; aux petites lueurs, comme dit le poète.

C'est le cinéma qui nous a appris cela, que ça se passe dans le gris de l'aube. Peut-être pour que Dieu ne s'aperçoive pas qu'on usurpe ses prérogatives. D'ailleurs on ne sait pas très bien ce qu'il en pense, de tout ça, Dieu.

Bien sûr qu'il n'a pas dormi. Sauf si une main compatissante lui a fait parvenir de la poudre d'oubli. Peut-être qu'il est resté prostré, et le gardien qui a regardé par le judas a dit aux journalistes qu'il priait. C'est ce qu'ils veulent entendre.

Ou bien il était agité, parce qu'il avait quelque chose d'indispensable à faire, comme de lécher un à un tous les graffitis dont il a orné les murs depuis 20 ans.

Il a entendu les pas.  Même sur le béton, on les entend, les pas, dans le silence inhabituel des "copains" qui savent et qui attendent. Et c'est une vraie troupe qui se déplace : le juge, la procureur, le représentant du gouverneur, des policiers, son avocat, un prêtre, quelques journalistes privilégiés, et la famille de la victime, ou les familles des victimes.

Bien qu'il soit innocent, naturellement, comme tous les autres. Tous nés innocents. Parce qu'il est vrai qu'il a été un tendre bébé rose, ou noir.

Pourtant, dans quelques secondes, la porte blindée va s'ouvrir.

Alors il voudra, il voudra plus qu'il n'a jamais rien voulu dans sa vie, que le déverrouillage dure un temps infini, comme dans un ralenti de cinéma…

Et quelqu'un dira, poliment : "Monsieur, il est temps".

Parce qu'on est dans un pays civilisé.

Ailleurs il n'aurait pas droit à un tel cérémonial. Pas d'années interminables à attendre, un garrot propre et net dans la pénombre, ou la corde tendue par un coup de botte dans la caisse.

Mais lui devra encore se lever.

Parce qu'il est temps. "C'est l'heure, Monsieur."

Peut-être qu'il va s'accrocher à la croix que lui tend l'homme en noir, lui qui ne croit ni à Dieu, ni à diable.

Peut-être qu'il faudra le trainer, ce gros caïd, cette petite frappe, cet innocent, parce que ses jambes ne le portent pas, comme ce fut le cas pour la petite Jeanne,  comtesse du Barry, qui supplia : "encore un instant, monsieur le bourreau". A moins que ce ne soit une invention de Dumas père. Mais la hache, parait-il, n'arrivait pas à trancher la nacre de sa nuque délicate, de même que les lions se couchèrent devant Blandine.

Dieu merci, une telle barbarie a disparu de nos jours.

(Mais que diable Dieu vient-il faire si souvent dans cette histoire ?)

Il est là.

La porte va s'ouvrir, et quelqu'un va dire :

" Monsieur, il est temps."

 

" Et maintenant l'histoire est finie, ça n'aura pas duré longtemps... On est venu le prendre un matin… Il aura lu sur la peinture brune d'un couloir quelque inscription obscène, et c'était le dernier signe que lui faisaient les hommes. Le voilà parvenu à la pointe extrême de l'humaine solitude. Ce que ce moment-là put contenir de désespoir ou, qui sait, de paix, personne n'en connaîtra rien. Et nous ne devons pas être bien nombreux à nous en soucier…"

Georges Hyvernaud. La peau et les os.

 

merci, Monsieur Badinter.

traduction des paroles de la chanson ici  clic 

Hélène Carle 07/05/2013 16:04

Que ce texte est beau...dans sa pureté du vrai.

Hélène*

Armide et Pistol 17/03/2013 18:47

Les derniers moments d'un homme sont toujours poignants : il a été l'enfant de quelqu'un, un bébé tendre. Que lui a fait la vie ?

Aimela 17/03/2013 10:56

Quand j'entends parfois qu'il faut remettre la peine de mort , j'en frémis d'horreur. Nul n'a le droit d'enlever une vie quelque soit la cause et je bénis m Badinter ainsi que le président de
l'époque de l'avoir supprimer cette peine.

Christian 16/03/2013 17:16

Je lis ce texte je jour où le 18 ème état des USA abolit à son tour la peine de mort. Quel chemin à parcourir pour ce pays qui se dit une démocratie ! Et combien plus encore pour tous les autres
barbares qui s'adjugent le droit de tuer leur semblable, d'après un code de lois .

J'ai une grande admiration pour Monsieur Badinter, un des rares politiques qui fait honneur à ce mot là.

Bonne continuation

Christian

valdy 13/03/2013 17:48

Quelle élégance, quel humour délicat (si Emma, c'est possible), quelle imagination pour un sujet si grave. Il y a si peu de sujets dont nous pouvons être fiers... L'abolition de la peine de mort
avec le courage de Maître Badinter et du Président de l'époque -dans une société divisée sur le sujet- est un signe de progression majeure d'une société.
PS : j'entendais à la radio, il y a quelques mois M.Badinter sur le sujet, et il disait qu'une de ces trancheuse venait d'être acquise aux enchères par un Texan (sic) ...

Domidel 09/03/2013 13:45

Les larmes aux yeux, un noeud dans la gorge, le coeur qui s'emballe : c'est la réaction que j'ai eue en lisant ce texte poignant !

Michèle PELLEVILLAIN 09/03/2013 11:25

Texte très émouvant et votre blog est superbe. amicalement

Quichottine 08/03/2013 09:24

Je ne dis rien, mais c'est un bel hommage que tu lui fais là à travers ce superbe texte.

Merci, Emma.

Carole 07/03/2013 23:53

Tu m'as fait frémir ! Ici, c'est fini, mais pas partout, n'est-ce pas ?
Pour l'histoire de la Du Barry, je crois qu'elle provient des mémoires apocryphes du bourreau Samson, qui avaient eu un grand succès à l'époque romantique.

flipperine 07/03/2013 23:43

la peine de mort mériterait d'être rétablie pour certains

Annick SB 07/03/2013 20:16

J'ai un immense respect pour ces quelques hommes et femmes qui élèvent l'humanité sur un autre plan que la perspective individuelle et primaire que l'on a souvent des choses.
Robert Badinter, Simone Weil et en ce moment Christiane Taubira font partie de ces personnes à qui effectivement on a envie de dire merci .

Gérard 07/03/2013 19:47

merci pour Johnny Cash ...suis fan !

louv' 07/03/2013 18:23

Et que dire des mères qui ont entendu toute le restant de leur vie, le bruit sourd de la lame qui tranche..Oui, mille fois merci Monsieur Badinter.

annielamarmotte 07/03/2013 17:17

oui merci Monsieur Badinter

Solange 07/03/2013 14:14

Quelles que soient les raisons enlever la vie est contre nature. Beau texte.

jill bill 07/03/2013 06:49

Innocent ou pas ces derniers instants qui mènent à la sentance, la mort, doivent être intances... Plus cette peine chez nous mais ailleurs, merci emma... très beau...

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