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L'amour est enfant de Bohème

 

            Quand j'étais étudiant, je louais une chambrette sous les toits au numéro trois de la rue de la dame Blanche, aujourd'hui disparue.

Au rez-de-chaussée se trouvait " la plume au vent", une petite librairie fréquentée par des étudiants, des artistes et quelques gandins.

Elle était tenue par Monsieur et Madame Massenet, un couple charmant et cultivé, doté d'une fille longiligne couleur de muraille prénommée Hélène. Ils habitaient le premier étage.

Monsieur Massenet m'avait confié son souci de ne pas avoir de fils pour prendre sa succession, tandis Madame Massenet se désolait que son Hélène se transformât d'année en année en endive, alors que toutes les donzelles de sa connaissance, nièces, filleules, voisines, étaient désormais nanties d'époux leur assurant à vie aisance et respectabilité.

Comme étrangère à ces récriminations, Hélène qui tenait la caisse, m'adressa un jour un clin d'œil malicieux par-dessus le livre où elle était plongée, (je me souviens que  c'était " les quatre filles du prince Igor", illustré par Daumier),  ce qui m'amena à constater avec étonnement qu'elle avait les yeux les plus aquatiques du monde.

Plus tard, dans l'escalier, elle me confia que, tant qu'à être bonniche, elle préférait l'être de ses parents, chez qui elle avait ses habitudes, sa maison de poupée et sa viole de gambe, plutôt que d'un barbon autoritaire qui lui ferait en plus d'horribles morveux dont elle ne ressentait pas le manque.

Au second habitait une famille nombreuse qui constituait la partie la plus remuante de l'immeuble. Qu'on appelait "les Mouton", parce que c'était leur nom.

Le troisième étage était occupé par Monsieur Claude, un célibataire sévère, entre deux âges, qui portait beau une barbe à l'Assyrienne poivre et sel.

Il était 2e commis aux écritures à la préfecture.

Extrêmement ponctuel, il sortait à huit heures vingt et rentrait à six heures trente. A neuf il était couché, après avoir soupé d'un morceau de fromage et enroulé sa barbe dans du papier journal humide, afin d'en préserver les ondulations.

Il y a vingt ans, bien que peu le sussent encore, José Claude avait été baryton à l'opéra de Bprdeaux. Son rôle de Iago lui avait valu quelque célébrité, et un entrefilet dans la petite Gironde, avant que pâlisse son aura, à la suite d'une sombre intrigue de haine et de jalousie, éclipsé par un rival plus jeune et plus beau (mais les rivaux ne le sont-ils pas toujours ?)  qu'il avait provoqué en duel.

Et moi-même je partageais le dernier étage avec un grenier plein de courants d'air principalement dédié au séchage du linge des propriétaires. Où ma foi, je coulais des jours tranquilles grâce à la petite pension que m'accordait mon oncle Jules.

Jusqu'à ce que se produise la catastrophe : Hélène s'éprit subitement de moi, malgré les dix ans et les cinquante cm que j'avais de moins qu'elle.

Je n'ai jamais su lequel des livres qu'elle dévorait avait ainsi brutalement enflammé ses sens.

A présent que les ans ont émoussé les miens, j'aimerais bien le savoir.

Bref, à bout de souffle, après quelques mois épuisants passés à l'éviter dans l'escalier et le grenier, je pris le parti, à regret, de déménager. Je cédais donc à l'invitation pressante de mon cousin Rodolphe qui se languissait dans son appartement trop grand. Puis je fus nommé à Bruxelles.

Quelques années après, j'eus à revenir dans mon ancien quartier, et par curiosité je demandai à mon chauffeur de faire le détour par la rue de la dame Blanche.

La librairie était toujours là, beaucoup plus pimpante qu'autrefois.

Monsieur Claude était sur le trottoir, affairé sur un étal, flanqué de deux marmots en tablier à carreaux.

L'enseigne " la plume au vent" avait disparu, remplacée par " la Belle Hélène".  

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M
Je me suis régalée à te lire et je regrette presque de ne pas avoir connu ce temps où la rue de la dame Blanche existait encore...Je serais bien allée admirer les yeux de la belle Hélène...Merci pour ce beau texte
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A
Cette chronique de la vie d'un immeuble est excellente…<br /> voilà une belle Hélène tout à fait digne de Thais puisqu'il est question d'un Jules digne de Massenet… et donc… un texte à méditer !<br /> (C'est l'été ! La tête bouillonne : Comprenne qui peut)
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N
Terrassée par une grosse bronchite, je garde le lit et j'en sors très peu.<br /> Je me lève, parfois... Et je tombe sur quelque chose de frais et de mutin.<br /> C'est top !<br /> Bizatoi.
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C
Une vie de quartier bien croquée par ta plume; je lis et me téléporte dans cette famille. Ton terme de "couleur de muraille" me plait. Va falloir que tu me dises quel pigment tu utilises. ;-)
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M
Bonjour Emma,<br /> ton style très XIXème siècle est délicieux. C'est un vrai bonheur de te lire!<br /> Bon après-midi;<br /> Mo
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M
Belle histoire... j'aime beaucoup. Finalement, c'était une grande amoureuse cette belle Hélène aux yeux transparents...
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G
" Et dans le cœur de la pauvre Hélène qu'avait jamais chanté<br /> Moi j'ai trouvé l'amour d'une reine et moi je l'ai gardé..."<br /> Georges Brassens<br /> <br /> Merci Hélène, heuuu Emma pardon.....(sourire)
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M
La belle Hélène a su mener sa vie, je l'imagine bien à la tête de tout ce petit monde. Un délice de te lire, Emma, merci !<br /> Voici une peinture saisie sous le toit https://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_Spitzweg#/media/Fichier:The_Poor_Poet_Carl_Spitzweg_1839.jpg
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J
Tout un monde dans ce bâtiment, merci Emma... ;-)
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M
Nous demarrons la journée en chantant....super Emma. Et ta nouvelle est subtile et légère comme une plume au vent. Le père d Hélène se prénomme-t-il Jules ?
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