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J. d'Ormesson

    

Peut-être qu’à cette heure il l'a rencontré, ce Dieu dont il parlait tant, lui l’agnostique, porté aux nues sur le délicieux parfum des éloges innombrables, dans un nuage de tags à facettes : élégant, léger, pétillant, esprit, bonheur, culture, admiration, brillant, mondain, réac, cocotte médiatique, rock star …

 

Il avait depuis longtemps prévu son épitaphe, la même que celle de Crillon, l'ami d'Henri IV : "Le roi m'aimait, les pauvres me pleurèrent."  

Sans doute aurait aimé prononcer une dernière phrase spectaculaire, comme celle qu’il citait avec gourmandise, de Lope de Vega : "mon père, Dante m’a toujours emmerdé"…

 

La première fois que je lui ai écrit (en même temps que les quelque 200 autres personnes qui le faisaient, chaque semaine, ou peut être chaque jour, selon l'actu), ce n'était pas pour lui soumettre un manuscrit, c'était simplement parce que j'avais été touchée au cœur par cette phrase de la douane de mer :

"j'avais aimé à la folie mon passage sur cette terre, le soleil, l'espérance, le bruit de l'eau sur les pierres, les lendemains, ne rien faire, les clochettes des chèvres qui passaient en troupeau le long de la maison blanche, le silence, et les mots ".

Et malgré les caisses de lettres déversées sur son bureau, il avait décroché son téléphone pour dire qu'il voudrait bien recevoir beaucoup de lettres comme celle-là.

L'élégance est la marque des grands. Beaucoup de seconds couteaux ne se donnent pas la peine de respecter leur public.

 

S'en est ensuivie une longue période d'échanges, je lui écrivais ce que je pensais de ses livres ou interventions télévisées, et lui téléphonait ou envoyait des billets, quand quelque chose lui passait par la tête, comme ce jour où, pour suivre ma remarque satisfaite de constater que le mot "fat" n'a pas de féminin, il m'a griffonné

 

 

En quoi il se trompait, bien que le féminin de ce mot soit, en soi, une sorte de pléonasme. Plaisir de la joute, fût-elle un peu potache.

 

Sur un tout autre plan, c'est sans doute ce plaisir de la joute qui l'avait rapproché de Mitterrand, deux "bêtes" de culture. Il doit y avoir une grande jouissance à faire partie d'un club très très privé, comme celui de la culture.

Il était tout ce qui m'est étranger, la droite, les mondanités, l'aristocratie… et pourtant quel plaisir, quel délice de converser avec lui, parce qu'il était la culture, l'esprit français, l'élégance, et l'humanité.

Le dernier appel téléphonique que j'ai reçu de lui m'a bouleversée, c'était un peu après son cancer, je ne sais ce qui s'est passé, mais ce jour-là c'était un humain démystifié, dans toute sa profondeur, affectueux. Ce jour là, je l'ai rencontré, mon frère humain.

 

Et c'est pourquoi je pleure aujourd'hui, comme j'ai aussi pleuré pour Ferrat.

 

Je ne le flagornais pas, je n'ai jamais eu l'esprit groupie.

Je lui disais, comme d'autres, que c'était toujours le même livre qu'il écrivait. Je lui disais quand un livre me paraissait plus faible (Casimir)

Je le taquinais sur sa particule[1], et ses origines :

Je suppose qu'au début de l'histoire il s'est tout simplement trouvé que votre ancêtre cognait plus fort que le mien, d'ailleurs peut être sur le mien. Par exubérance, probablement, mais peut être en avait-il, à la fois, quelque mérite et des motivations peu avouables…

On aimerait croire que le sang bleu charrie des langueurs, des usures consanguines, des miasmes ramenés des croisades, et vous voilà chez Drucker vif et frais, heureux de vivre. On se dit : pas possible, heureux, riche et bien portant, ça cache quelque chose, il doit bien y avoir un truc qui foire… au moins une petite arthrose du genou par exemple, eh bien non, voilà que vous partez au ski !

 

Je m'étonnais qu'il aime tant Woody Allen, qu'il puisse être comme moi bouleversé par Merryl Streep dans "out of Africa" : "à partir de maintenant, tout ce que vous me direz, je le croirai[2]", que des gens qui peuvent produire de si belles ou fortes choses (Mozart, Aragon, Céline, Allen…) puissent être aussi pathétiques, voire crapoteux dans leur propre vie.

Moi qui ai si peu de culture, il est arrivé que je lui fasse connaître un poème ou un auteur, et chaque fois cela le réjouissait.

J'aimais l'écouter dans l'émission belge "noms de dieux", qui rendait ses intervenants si profonds ; j’étais parfois interloquée, comme le voir un jour partager un plateau avec Arno, par ailleurs fort talentueux, mais dont la chanson "c'est pour toi, Lola que j'me lave sous les bras" a quand même quelque chose de surréaliste… ou de lire (dans : "c'était bien"): " La psychologie mon cul…" tellement incongru sous votre plume distinguée… un peu comme le petit Gibus de la guerre des boutons s'essayait à dire "couille molle", pour voir ce que cela donne ?

 

La pléiade lui a fait un énorme plaisir, lui à qui j'avais osé écrire "Et oui, je voudrais bien qu'ils vous donnent le Nobel, ne serait-ce que parce que cela ferait monter le cours de vos autographes"

                                                          

Je plaisantais sur la culture qu'il étalait un peu trop :

 

J'adore quand vous écrivez "Assurbanipal, que nous connaissons plutôt sous le nom de Sardanapale", sachant pertinemment que nous ne savons plus grand-chose, voire rien, ni d'un nom, ni de l'autre. Ou alors une vague vision de tableau convulsif d'un temps où les dames grasses et dévêtues avaient le chic pour se mettre dans des situations hautement invraisemblables.

Stop ! vous êtes impitoyable !!!

Je ne peux pas passer ma vie à explorer Google, vous voyez ce que vous me faites faire !!!

Parce que je ne peux pas rester dans l'ignorance, par exemple, au sujet de l'évêque anglican James Ussher, qui par votre relais m'apprend cette information capitale, à savoir que l'anniversaire du monde est dans quelques jours (et je n'ai rien prévu encore !)

Et comment, voilà que j'apprends grâce à vous que les Upanishad étaient le livre de chevet de Schopenhauer !

 

Voilà, ça a duré des années, un vrai plaisir.

J'ai appris ce matin qu'il avait effectué une période militaire chez les paras, cela ne m'étonne pas, il a eu  mille vies.

Je crois que j'avais de l'affection pour lui.

Comme des milliers de gens...

 

Rien ne passe après tout si ce n'est le passant…

les commentaires sont ici clic


[1] Le seul aristo capable de participer aux "grosses têtes" sans avoir l'air de se commettre

[2] ah le concerto pour clarinette de Mozart crachoté en pleine brousse par un vieux phono, le comble du racolage romantique !

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