Les malheurs d' Yvan Issaïevitch

Publié le 30 Octobre 2010

 


Les malheurs d' Yvan Issaïevitch

 

Mais qu'est ce qui t'a pris, Yvan Issaïevitch ? siffle le vent des steppes qui chevauche un vieux loup pelé .

Qu'est ce qui t'a pris ce jour là ? t'aurais été bien avisé de rester tranquillement au village, à rentrer  les bottes de foin avec oncle Vania.

C'est vrai qu'il est un peu pénible, Vania,  depuis que Macha, Olga,  et Irina sont parties faire top modèles à Paris.

 Mais si tu voulais pas faire moujik, t'aurais pu aussi bien être charpentier comme Boris, marin comme Michal ou tiens, confiseur comme cette chochotte de Piotr. Ou même importateur de top modèles comme Igor qui, parait- il, mène une vie de prince à Paris. En voilà un qui a réussi, malgré son passé un peu crapuleux !

Qu'est ce qui t'a pris ce jour là ? gémit le vent des steppes sur son loup efflanqué.

Qu'est ce qui t'a pris de suivre le gros Volodia pour aller participer au déboulonnage de la statue du camarade Boulguine ?

Ah, Yvan Issaïevitch, quand on te dit "chiche", tu sais pas résister. Il était là à te défier, Volodia "jte parie qu't'es pas cap' de quitter les jupes des vieilles babas"

Premièrement, t'en avais rien à cirer du camarade Boulguine.

La seule fois où il est venu au village, t'avais huit ans, et tu l'as même pas vu parce que pendant que tu chantais "longue vie au camarade Boulguine", t'avais l'horizon bouché par le dos du gros Volodia.

Deuxièmement, tu t'en bats l'œil de son fameux discours  sur " la  gestion dérogatoire des silos " qui lui a valu sa gloire puis sa chute.

Troisièmement... il faut dire qu'il sait y faire, Volodia.

Pendant qu'en attendant d'avoir l'âge de faire top modèle,  la petite Catherine desservait la table et que tu t'enferrais dans tes molles protestations, il avançait des arguments convaincants, sinon patriotiques..

"deux jours en ville, t'imagines ? les filles, la vodka, da !"

Ah, Yvan Issaïevitch, pleure le vent des steppes sur le loup essoufflé, te souviens- tu du lac vert ? où la noire épinette relaie les bouleaux blancs? Où tu amenais Irina après la fête des moissons, quand oncle Vania ronflait  sur son violon ? le silence seulement troublé par l'essor des canards sauvages ?

" ça ne sert à rien de te morfondre", qu'il disait, Volodia." Allez, on s'arrache, disait Gogol. Nul port d'attache pour les âmes libres, chantait Pouchkine."

Il a toujours aimé frimer, Volodia, même si après le troisième verre il a un peu tendance à emmêler les références. 

Quatrièmement, tu sais bien, Ivan, qu'il faut se méfier de lui quand sa voix devient rauque. Ça veut dire que toi aussi t'as dépassé la jauge de ton libre arbitre.

Cinquièmement, quand t'as vu que le camarade  Boulguine (paix à son âme) était déjà sur le camion, t'aurais dû, oui t'aurais dû, Yvan Issaïevitch,  planter là Volodia et ses torrents de larmes. Mais t' as le cœur trop tendre, tu pouvais pas couper court à une relation de 25 ans et partir en sifflotant ! D'ailleurs t'aurais pas pu, vu que tu pouvais plus marcher.

Sixièmement, Ivan, quand Boris, que t'avais jamais vu, vous a invités à exprimer votre patriotisme par des actes, que diable, Volia ! était ce nécessaire d'entrer dans le bureau de recrutement dans l'espoir d'y dormir au calme ? Comme dit Volodia, n'aurait il pas mieux valu vous ouvrir les veines avec un couteau tranchant ?

Ç'aurait mieux valu, en tous cas, que d'être là, dans un uniforme trop grand, à côté de Volodia dans un uniforme trop petit, à  garder un tas de bidons et  parler au vent des steppes  !

Rédigé par alinea

Publié dans #romanesque

Repost 0
Commenter cet article

Armide+Pistol 02/08/2011 14:07


Un plaisir que celui de lire tes textes : ils réservent des chutes surprenantes, avec beaucoup de bon sens


soledad 02/11/2010 19:46


Quelques minutes importantes,
que chacun devrait prendre
chaque jour qu’on vit
celui de partager avec les amis…

Une fois plongée dans ton histoire,
j'ai envie de connaître la suite..
Bisous


birkouate 02/11/2010 18:34


Cette histoire m'a intrigué dès les premières lignes. bravo


Domidel 02/11/2010 09:03


Je suis toujours surprise et passionnée par tes textes, si variés ! qurelle imagination ! quelle poésie !


Solange 31/10/2010 02:00


Un pays pas toujours facile à vivre, mais qui recèle de grandes beautés.


Annick SB 30/10/2010 23:03


Que de bons et drôles souvenirs qui remontent en mémoire en relisant ça !!!


aimela 30/10/2010 11:40


je n'ai pas pu m'empêcher de relire ce texte et surtout écouter la musique du choeur de l'armée rouge tant je suis attirée par ce pays qu'est la Russie. Si toi aussi tu aimes, voici un lien
http://lizotchka-russie.over-blog.com/

je peux y rêver tant que je peux et espérer me rendre à St pétersbourg.

Bises


Nina 30/10/2010 08:45


Tu écris sur les Russes et moi sur les Perses...
Les voyages immobiles !
Bisous