la tache

           Ça arrivait toujours. À un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête... et qui la voyait.

Ils devaient suivre son regard.

Au début ils parlaient, ils parlaient… Ils disaient comme tu as bonne mine aujourd'hui, hein qu'il a bonne mine ?

Il aurait pu répondre, mais quoi ? leur dire ne vous donnez pas la peine. Votre ton guilleret est pire que tout, taisez-vous donc.

Puis ils déballaient leur pathétique offrande. Tiens disaient-ils, maman a fait de la tarte aux pommes, tu vas goûter. Ils lui fourraient un morceau dans la bouche qui dégringolait sur le drap. Il aurait pu l'avaler, le morceau de pomme, mais jouer les légumes était sa dernière liberté. Il riait intérieurement de ce bon tour.

Puis ils ne savaient plus quoi dire. Ils se levaient, allaient à la fenêtre, disaient que le temps est à la pluie, que ça fera du bien aux jardins. Revenaient, s'asseyaient à nouveau. Et vite comblaient le vide. Il aurait voulu le silence, qu'ils puissent penser ensemble, au lieu de cette agitation qui l'anéantissait.

Ça arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui suivait son regard et levait la tête... et qui la voyait. La tache au plafond. Sombre.

Certains jours il se disait que le type qui l'avait précédé avait eu la force de cracher son café jusqu'au plafond. D'autres il imaginait qu'un crime avait été commis à l'étage supérieur et que la tache de sang allait s'agrandir, s'agrandir…

Elle lui tenait compagnie, la tache.

Chaque matin quand le cliquetis du chariot de la soignante le tirait du brouillard épais des somnifères, il ouvrait les yeux, voyait la tache et se disait "je vis encore ".

Gérard 17/05/2017 17:49

serait ce le début d'un roman...ta photo comme une aile de beau papillon.

Solange 15/05/2017 22:21

Quelle terrible fin de vie. Bravo pour le texte.

Adrienne 14/05/2017 10:56

beau texte! et qui me parle fort, un de mes anciens élèves, suite à un virus ravageur, est devenu complètement paralysé en quelques heures... il est décédé récemment

Jeanne Fadosi 13/05/2017 19:20

Se sentir encore vivant. très beau texte à lire sur les variations de Golberg de Bach et au piano par Glenn Gould ... merveilleux

MD 13/05/2017 19:16

Ce que j'aime dans tes écrits en général, Emma, c'est ce ton mi-figue mi-raisin que tu donnes aux situations les plus graves. Du grand art !

Quichottine 13/05/2017 00:37

J'aime énormément.
Tellement bien écrit !
Vrai.

almanito 12/05/2017 13:36

Un gouffre -une tache- entre l'univers de l'hôpital et celui des bien portants. On ne sait plus se parler, bonnes intentions maladroites et le malade qui n'exprime pas sa terrible solitude, ou plutôt qui l'exprime par une attitude qui ne sera pas comprise. Quelqu'un me disait récemment que l'homme est seul...

Loïc Roussain 12/05/2017 11:49

L'implacable, froidement décrit. Le détail, cette tache envahissante ... Superbe.LOIC

Alain 12/05/2017 09:11

Ce récit est plus fort par sa sobriété qu’un texte long et descriptif. Il exprime bien l’enfermement contraint d’un homme, probablement en fin de vie, à qui il ne reste pour ultime réflexion qu’une tache au plafond qu’il fixe désespérément en imaginant l’avant…

jamadrou 12/05/2017 08:51

Quand on a que la tache
A s’offrir en partage
Au jour du grand voyage
Elle sera une compagne

Quand on a que la tache
Ma vision elle et moi
Pour que s’étire ma fois
Chaque heure et chaque jour

Quand on a que la tache
Pour vivre et apprendre à mourir
Sans nulle autre attente
Que de la voir toujours

Quand on a que la tache
Pour meubler d’ombres son ciel
Et couvrir de noir et de gris
La froideur des jours

Quand on n'a que la tache
Pour unique raison
Pour unique dessein
Et unique secours

Quand on n'a que la tache
Pour se sentir en vie
Et rien que cette vision
Pour se convaincre de mourir

Quand on n'a que la tache
Pour habiller le matin
Quand on n'a que la tache
A offrir en prière à ceux qui viennent nous voir peut-être par amour.

Michèle 12/05/2017 07:41

brrrr, Emma tu nous donnes des frissons.... amitiés

jill bill 12/05/2017 06:28

Un malade, une clinique, la famille, cette tache au plafond... on imagine la scène dans la chambre du pauvre gars finissant, jour après jour, jusqu'au jour où... merci Emma

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