Hercule

pour Miletune, sur un tableau d'Emile Claus

       On aimerait croire qu'il est heureux, le vieux jardinier.
Parce qu'on aime, on adore le jardin. Tout le monde aime le jardin, les roses et les salades. Le jardin est un bout d'Eden rien qu'à nous… Le "rien qu'à nous"  en fait un paradis.
 
On aimerait croire qu'il est heureux, le vieux jardinier.
Parce qu'on aimerait croire que vieillesse apporte sagesse, que sagesse rime avec sérénité, que sérénité vaut bonheur.
 
Allons !
 
Certes, c'est un homme de la terre le vieux jardinier, ses énormes pieds presque racines sont ancrés dans la terre, ses mains immenses sont faites pour manier des outils, planter, repiquer…
Est-il heureux pour autant, le vieux jardinier ?
 
D'ailleurs est-il si vieux ? Son poil n'est pas tout à fait blanc, et bien que les épaules soient un peu cassées par le travail, une puissante musculature sous la tenue modeste trahit encore la sève.
 
Et son regard ? Est-ce celui d'un homme tranquille, alors qu'il flambe sous les sourcils broussailleux ?
 
Allons, cet homme est en colère.
 
En colère contre la vie ? Contre sa vie ? L'âge qui vient ? Sa condition ?
 
Cet homme ne rentre pas à la maison après avoir repiqué ses poireaux, et retiré ses sabots pour ne pas salir.
 
Cet homme est un serf. La colonne grandiloquente sur la gauche ne peut être la déco d'une modeste maison, c'est celle du perron de Monsieur le Comte, ou du notaire qui a racheté le château.
Peut-être qu'il exècre le destin qui l'a fait valet, lui, Hercule. Parce qu'en plus il doit porter le prénom ridicule que lui a donné Soeur Marie de la Contemplation qui l'a recueilli sous le porche du couvent.
 
Peut-être qu'il y a bien longtemps il a été amoureux d'Adeline, la petite Comtesse, celle-là même qui lui demande aujourd'hui de remplacer le bégonia de l'entrée que les chiens ont bousculé ; en minaudant, sûre qu'elle est encore, la pauvre folle, du pouvoir de ses charmes fanés…
 
Mais nous pouvons voir l'image d'un jardinier heureux du travail accompli, rentrant du jardin alors que doucement s'évapore la chaleur du jour.
Car nous ne voyons que ce que nous voulons voir, et n'entendons que ce que nous voulons entendre.
 
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Gérard 24/05/2017 16:08

il ne manque que la belle jardinière et c'est parfait

solange 22/05/2017 20:16

Une jolie histoire pour accompagner ce tableau.

MD 20/05/2017 07:45

Une interprétation très intéressante. A partir d'un simple tableau, tu pourrais écrire un roman, Emma !

Michelle 19/05/2017 16:49

Je le connais, ce jardinier. Et je connais le comte, aussi, et la comtesse... Mais eux, ne connaissent pas cet homme rustre et bon, fier et humble, sauvage et délicat. Ils le côtoient, sans rien savoir de lui.
Il vaut mieux être jardinier que comte, tout compte fait.

aimela 19/05/2017 10:46

C'est vrai que nous voyons que ce qu l'on veut voir et selon nos humeurs du moment :)

Jeanne Fadosi 19/05/2017 10:44

beau texte et belle réflexion. Oui tu as raison, peut-être n'aime-t-il pas être jardinier et sa condition de subalterne trop souvent méprisé. peut-être ...

Loïc Roussain 19/05/2017 10:22

Des images, subjectives, ressenties selon la personne, selon le moment l'ambiance ... Merci pour ces visions à facettes.
LOIC

jamadrou 19/05/2017 09:18

Tu nous as conté ici une histoire où être jardinier est une déception, une basse condition mais te souviens-tu que Hercule, bébé abandonné a un frère jumeau, Léon?
Des conditions identiques au départ ont donné deux êtres qui se ressemblent mais au destin différent et incertain.
Quand on écrit une histoire Emma "nous ne voyons que ce que nous voulons voir, et n'entendons que ce que nous voulons entendre"
Et si ces frères jumeaux un jour se rencontraient , quelle histoire pourrait s'écrire?

durdan 19/05/2017 09:15

je parie que le peintre est un de ceux qui,vers la fin du 19ème,faisaient "mieux"que la photo

almanito 19/05/2017 08:51

On peut aussi penser que monsieur le Comte, ruiné, se doit d'assumer désormais un travail pour lequel il estime ne pas être fait :)

Michèle 19/05/2017 08:35

Beau texte et belle interprétation Emma. J'ai pensé en voyant la peinture et avant de lire ton texte : "où c'est qu'je l'plante vot bégonia madame ?"... je n'étais pas loin de toi.

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