Le voyage de Mô
12 sept. 2010Assoun manœuvrait en souplesse l'embarcation de roseaux, et chantonnait en godillant.
Près de la rive, l'eau devenait glauque, puis brune ; de petites flammes dansaient au sommet des ondelettes qui naissaient devant la barque pour s'enfuir entre les herbes hautes.
Assoun connaissait le moindre des petits chenaux qui entamaient la masse verte.
Plus loin, bien plus bas, les crocodiles sacrés sommeillaient, repus, derrière la fente verticale aux aguets de leurs yeux globuleux.
Il guida la barque vers les buissons où il avait l'habitude de l'amarrer. Il la tira au sec et sauta sur la douce boue craquelée. Il prit son sac et sa fourche, un bâton terminé par un embranchement en forme de V étroit, et entra dans l'intérieur des terres. La pierraille faisait suite à la boue sèche, et la chaleur était intense.
Assoun faisait attention où il posait ses pieds nus : déplacer une pierre aurait dérangé les scorpions. Ça et là, un éclair bleu venait rappeler que là était le royaume des serpents.
Mô dormait, enroulée sur une pierre plate, jouissant de la chaleur sur son sang froid. Elle perçut la vibration du sol avant que l'ombre immense d'Assoun vienne obscurcir son soleil. Elle se détendit comme une flèche, mais l'homme fut plus prompt. Il planta la fourche près de sa tête et l'immobilisa. Mô sifflait furieusement en battant de la queue.
- Tout doux, ma belle, dit Assoun, en la propulsant d'un geste précis dans le vase en terre où il avait mis les herbes du sommeil. Mô se sentit flotter doucement tandis qu'Assoun fermait le vase avec un bouchon de tissu, le replaçait dans son sac, et repartait vers la barque.
L'après midi touchait à sa fin quand il lança la corde sur le ponton.
Les pavés chauds des rues étroites étaient doux à ses pieds. Parvenu à la grande muraille, il toqua à la porte basse. Amraseth l'attendait. Il prit le sac.
- Va chercher ton dû chez l'intendant, il a préparé pour toi un sac de farine.
Et comme l'homme ne bougeait pas :
- Eh bien, qu'attends tu ?
- Mais, maître, je ne dois pas extraire le venin, comme d'habitude ?
- Non non, ça va comme ça, je te dis, sauve toi…
Chahutée par les mouvements du vase, Mô se réveillait. Amraseth posa le vase en se prosternant.
- Ouvre le, dit elle.
Mô hésitait, encore étourdie. Puis elle sortit sa tête du vase, pour être aussitôt enveloppée d'odeurs vertigineuses, totalement inconnues d'elle. Elle déplia ses anneaux et se glissa dans l'étrangeté d'éléments soyeux.
Elle atteignait une chair douce et tiède quand une main la saisit :
- Vas y, dit la voix.
Terrifiée, Mô s'agitait en tous les sens, et planta ses crochets.
Et, tandis qu'agonisait sur les coussins brodés celle qui avait régné sur le haut et le bas empire, qui avait fait chavirer les Maitres du monde, la petite Mô, qui ne demandait rien d'autre que de dormir sur une pierre chaude, était écrasée à coups de talon…
