Petit Gibus a un terrifiant   secret.

 

Oh, pour de vrai petit Gibus ne s'appelle pas petit Gibus, mais Pierrot ; mais à cette époque, la communale en est pleine, de petits Gibus aux mollets drus, en tablier gris, culotte de drap épais héritée du grand frère, chaussettes tricotées à quatre aiguilles, tirebouchonnées sur les   galoches parce que les  élastiques ne tiennent pas. C'est l'époque où les cousins des Petit Gibus, Parigots têtes de veau, font le mariole sur les photos de Robert Doisneau. Les petits Gibus et les Parigots têtes de veau, sur fond de "la France et ses canaux", carte murale de Vidal de la Blache, trempent leur plume sergent major dans l'encre violette de l'encrier en porcelaine. Ils tirent la langue proportionnellement à leur application pour tracer pleins et déliés sur le cahier du jour, tout en caressant de la main gauche les trésors de leur poche : une pierre bien plate pour les ricochets, la bille d'agate gagnée hier au grand Marcel, et des choses hétéroclites qui vont de la ficelle de batteuse au hanneton dans une boîte d'allumettes, pour qui on a de grandes ambitions graphiques, en passant par des éléments moins identifiables, mais généralement collants.

 

Lundi 14 Octobre, à la ligne

Morale (souligné proprement) : je dois obéir à mes parents et à mes maîtres.

 

Texte pieusement écrit au tableau en même temps par le grand Marcel qui doit cet honneur à sa taille plus qu'à son érudition.

Et c'est ce qu'il fait Pierrot, il obéit, du moins du mieux qu'il peut. Il a compris depuis longtemps que suivre ces préceptes lui assure une relative tranquillité. Les adultes savent, lui il saura plus tard. Il n'est pas pressé, il n'a aucune envie de grandir. Il ignore, Pierrot, et ses parents aussi, d'ailleurs, des mots comme "pédophile" ou "serial killer". Ces choses là sont des inventions cathodiques. Pas catholiques. En principe. Ce qu'on ne nomme pas n'existe pas : les ogres dorment dans les contes et certains chuchotements ne dépassent pas la pénombre du confessionnal.

Dans le journal il n'y a que des choses convenables : la visite du roi de Grèce, et la bénédiction, par Monseigneur de C. évêque de B. de la nouvelle cloche de l'église de M. Il y a pourtant des journaux défendus, comme le journal rouge de l'oncle Kléber, qui vitupère et tonitrue dans les dîners de famille. Or Pierrot l'a regardé en douce, le journal rouge, et il n'a vu que du noir et blanc, et en plus il n'y a même pas les aventures du Professeur Nimbus.

Comme il n'y a pas d'autre danger que la paresse et la désobéissance, avec lesquelles il y a de petits arrangements possibles, Pierrot, du haut de ses sept ans, est plein de confiance et d'amour, avec une préférence toutefois pour la fille de la mercière, Lucette, aux joues rouges comme des pommes bien mûres. Or Paul, le frère de Pierrot, n'appelle jamais Lucette que : "Sûreté", en ricanant. Il dit cela parce que la mercière s'appelle Prudence, et que prudence est mère de sûreté. Paul est un grand qui devient bête, dit grand père Amédée.

Et sept ans, c'est l'âge de raison. Maman confie des tâches à Pierrot, comme aller chercher le pain, le jeudi, quand il n'y a pas école.

La boulangerie est à l'autre bout du village, après la poste et l'atelier du maréchal ferrant. Pierrot adore l'odeur de la corne brûlée. Mais voilà : à côté du maréchal ferrant, il y a la bicoque de Louis Madeleine, un nom qui vous sent son assistance publique, et la poisse qui va avec ; de nos jours, on dirait que Louis Madeleine squatte ce taudis.. En tous cas, il n'est pas SDF, parce que cela n'existe pas, ni le mot, ni la chose, chaque village absorbe son Louis Madeleine, et en quelque sorte veille sur lui, via la charité des épouses de notables qui lui doivent leur paradis.

Mais ce Louis Madeleine là est terrifiant, dès les neuf heures du matin, le temps qu'il lui faut pour descendre son premier kil de rouge. L'après midi, il ronfle dans son gourbi, et il n'y a plus de danger. Seulement, c'est le matin, forcément, que Pierrot doit aller chercher les deux pains de trois livres. Et, le matin, entre le maréchal ferrant et le café de Germaine sur l'autre rive, oscillant de toute sa grande masse sombre et agitant ses longs bras au milieu de la route, il y a le Louis qui vocifère des insanités.

Comment Pierrot pourrait-il franchir cet espace de terreur ? Il a bien essayé d'acheter Paul avec le chewing gum américain que lui a vendu le grand Marcel, pour qu'il prenne la corvée à sa place, mais Paul a d'autres charges à la ferme : à cette heure il aide le père à conduire les vaches à la pâture d'en haut, et c'est une sacrée responsabilité, car il peut arriver qu'il passe une voiture !

Alors Pierrot a essayé de contourner le danger en passant par le sentier de St Cyprien, qui rallonge drôlement, mais permet d'aborder la boulangerie par l'extérieur. Ça a marché plusieurs fois, mais jeudi dernier, Louis était étalé au travers du sentier, ronflant bruyamment.

Aussi Pierrot s'est mis en grève. Il a carrément refusé d'aller chercher le pain. Sans donner la moindre explication, " j'ai plus envie, c'est tout ". Rien n'y a fait, ni les prières, ni les remontrances, ni la claque que son père a fini par lui donner.

Pierrot n'est pas un cafteur, ça cafteur, c'est vraiment une faute d'honneur.

Et puis, il n'y a pas longtemps, Pierrot s'est fait bousculer dans le hangar par Hector, le gros bélier. Il est tombé sur un seau, et s'est ouvert le front. Le lendemain Hector est parti à la boucherie. Alors, qu'arriverait- il à Louis Madeleine si Pierrot caftait ?

C'est bien des années après que Pierrot a raconté l'histoire de Louis Madeleine à sa Maman.

Et tout est vrai dans cette histoire,

Croix de bois croix de fer,

Si je mens je vais en enfer…

 

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