Tentation
22 oct. 2011pour les impromptus littéraires
De toute la journée, c'était cette heure du milieu de l'après-midi que préférait Frère Balaguère. Celle où enfin il était seul et non contraint à offices ou travaux.
Comme les autres moines, il en profitait pour déambuler dans le cloitre en marmonnant des prières.
Ombre, lumière, ombre, lumière.
Lumière pétillante, triomphante, douce, ou piquante selon les saisons.
Ombre, lumière, ombre, lumière.
Seigneur, donne-moi la force de ne pas étrangler frère Blaise qui nous réveille pour Matines.
Aide-moi à ne pas rire quand le vieux frère Benoit lit les psaumes de sa voix de soprano, à ne pas soupirer quand le maladroit frère Paul saccage son ouvrage.
Ombre, lumière, ombre, lumière.
Et dans la dernière ombre :
Seigneur, aide-moi à ne plus penser à elle.
Mais depuis quelques semaines, un trublion était venu troubler sa pieuse promenade. Chaque fois que Balaguère passait dans la lumière, il voyait s'agiter dans la cour ce grand escogriffe de Garrigou, le simple d'esprit que le père Augustin avait plus ou moins recueilli en échange de menus travaux.
Impossible de se concentrer sur la prière.
- Balaguère, criait Garrigou, viens donc à la pêche avec moi ! Les truites sont agiles dans le torrent qui chante…
Ombre.
- Balaguère, nous ferons des ricochets, comme quand tu étais môme.
Ombre.
- j'apporterai des brioches dorées, encore chaudes.
Ombre.
- nous nous baignerons.
Ombre.
- tout nus !! ah ah ah !!!!
A la fin il n'y tint plus, et alla se plaindre à Augustin, le père supérieur.
- Mon père, je vous prie de bien vouloir demander à Garrigou de ne plus troubler la méditation.
- que dites-vous, frère Balaguère ? Aucun de nos frères ne s'est plaint de la moindre facétie de ce brave Garrigou !
- mais il n'arrête pas de crier !
- Cette plaisanterie est indigne de vous, frère Balaguère ! Ne me dites pas que vous ne savez pas que Garrigou, ce pauvre enfant, est muet de naissance !
Alors frère Balaguère sut qui était Garrigou.
et on retrouve Garrigou ici (clic)