La fille aux bleuets, deuxième partie
17 nov. 2010La fille aux bleuets, ch 2

Ses tuteurs étaient allés rechercher Clairette à Crombec, où elle venait de passer plusieurs semaines chez la brave femme qui lui avait servi de nourrice à la mort de sa mère. Ce séjour à la campagne avait été prescrit par le médecin qui lui trouvait le teint pâle, et une tendance à la mélancolie.
Or, loin des sombres et hauts lambris de la maison du notaire, la jeune fille n'avait plus montré le moindre signe de mélancolie. Elle avait retrouvé à la ferme les plaisirs simples qu'elle avait aimés enfant : la fenaison, la cueillette des fruits dans le pré, les parties de pêche dans la rivière avec Gustave, son frère de lait ; les joues roses et un peu trop hâlées pour sa condition, elle rentrait en ville, sans grand enthousiasme.
A Crombec elle avait croisé Charles plusieurs fois. Il était connu dans les villages des alentours qu'il parcourait avec son attirail de peintre, un grand béret posé crânement sur ses boucles châtain, et son regard pétillant avait fait tourner la tête à plus d'une petite paysanne…
Clairette n'était pas comme ces effrontées, et elle n'avait jamais osé s'approcher pour voir ce qu'il peignait. Une fois cependant, Gustave et elle s'étaient trouvés sur une ruine herbeuse qui surplombait la rivière, alors que Charles était installé sur la rive. Elle avait été émerveillée par la fraîcheur des couleurs du tableau ; mais Gustave avait fait rouler une pierre ; surpris, le jeune peintre avait laissé tomber sa boite de couleurs dans l'herbe. Ils s'étaient sauvés en riant.
La fête des moissons de Crombec était célèbre dans toute la région : sur des chars à bœufs garnis de chaume crissant, les faucheurs et les glaneuses, couronnés de tresses de paille piquées de fleurs messicoles (coquelicots pour les garçons, bleuets pour les filles) parcouraient le chemin depuis la chapelle au milieu des champs jusqu'à la place du village en terre battue ; sur le dernier char des musiciens s'en donnaient à coeur joie : un violoneux et un flûtiste, auxquels s'était joint cette année un marchand ambulant italien qui jouait avec entrain d'un instrument bizarre qu'il nommait concertina…
De grosses miches dorées, des petits bondards encore mous sur leur paillon, et des cruches de cidre frais et mousseux les attendaient sur de longues planches posées sur des tonneaux.
Charles s'était abrité du soleil sous un arbre et croquait avec ravissement ces joyeuses scènes. Il était tout particulièrement captivé par le tableau charmant de Clairette, dont les yeux étaient de la couleur exacte des bleuets qui ornaient sa chevelure dorée. Il en fit vivement deux ravissants petits portraits. L'un était pour lui-même. Il destinait le second à la jeune fille. Mais la bienséance, à moins que ce ne fût la crainte d'être repoussé, lui interdisait de le donner directement.
Alors il se glissa près de Gustave, occupé à lancer le palet avec quelques joyeux compagnons. Il prenait ce garçon pour le frère véritable de Clairette. "Dis moi camarade", lui dit il, " j'ai dessiné plusieurs jeunes femmes de cette assemblée, et je vais leur en faire présent ; voudrais tu donner ce portrait à ta sœur ? «
C'est en retrouvant Clairette dans la diligence qu'il comprit sa méprise. Elle n'était pas la fille de Germaine, et Gustave n'était pas son véritable frère.
Si la jeune fille avait bien reçu son cadeau, elle n'en montra rien tout au long du trajet. Peut être avait elle caché le portrait à ses tuteurs, et de ce fait ne pouvait, ni l'en remercier, ni s'en offusquer. Il se demandait cependant si Gustave avait réellement remis la petite peinture.
Il avait bien raison de se tourmenter, car Gustave avait bel et bien gardé l'objet, pour adoucir le manque qu'il aurait de Clairette, dont il était évidemment amoureux, comme tous ceux qui l'approchaient…
à suivre...