La fille aux bleuets, premiere partie
16 nov. 2010La fille aux bleuets

Lorsque la diligence arriva, quelques fenêtres étaient déjà éclairées au rez de chaussée des maisons bourgeoises disposées de guingois autour de la place de l'hôtel de ville de Guistres.
Curieusement, le retour au silence après le fracas des roues sur les pavés réveilla ceux des voyageurs qui s'étaient assoupis. Ils étaient encore une douzaine dans la voiture qui assurait chaque premier jeudi du mois la liaison entre Rouen et Guistres. Les rumeurs de guerre faisaient qu'elle était surtout empruntée ces derniers temps par les citadins qui allaient s'approvisionner dans les fermes. Aussi les voyageurs étaient-ils chargés de paniers emplis de saucisses, choux et légumes divers, de volailles déjà plumées, tandis que dans les cages en osier arrimées sur l'impériale des poules mécontentes recommençaient à caqueter, à côté de quelques lapins placides, et d'une paire de cochons de lait qui couinaient dans l'aigu.
Le cocher et son aide commencèrent à décharger cette petite ménagerie ; il y avait aussi un lourd fauteuil recouvert de tapisserie fleurie : il appartenait au prêtre à la figure renfrognée qui descendit le premier, cadeau de la Comtesse douairière de Crombec, qui avait beaucoup péché, et se souciait, l'âge avançant, d'arranger ses affaires avec Dieu.
Il fut suivi par un couple d'âge moyen dont les deux parties étaient étrangement semblables, pareillement replètes, allégorie vivante de ce que l'on appelle des "moitiés". Charles Goubert qui venait ensuite pensa avec malice qu'une fois rapetissés, ils auraient fait merveille à la place de Saint Roch et son chien qui alternaient à ce moment précis sur le tourniquet encastré sous l'horloge de l'église qui égrenait huit coups.
Leur mise soignée et la montre à gousset en or sur le gilet moiré de l'homme attestaient de leur respectabilité ; au long du trajet la femme n'avait cessé d'échauffer les oreilles des voyageurs par la naïve vanité avec laquelle elle parlait de son mari, notaire à Guistres, ne le désignant que par "Maître Blamont".
Charles était un jeune homme rieur, de taille moyenne, mais bien prise, portant un costume de velours qui avait probablement connu des heures plus glorieuses.
Il se précipita pour prêter sa main avec grâce aux dames qui entreprenaient de sortir de la voiture : les sœurs Dutertre, Berthe et Hortense, mercières dans la rue du Bac, qui serraient sur leur poitrine des châles couleur de muraille ; leur vie terne s'écoulait doucement entre boutons de nacre et rubans de satin, et était seulement animée par le voyage qu'elles effectuaient chaque été à Rouen, pour rendre visite à une vieille tante, la seule famille qui leur restait.
Puis il aida Clairette Collange, la jolie nièce et pupille de Maître Blamont, toute de bleu vêtue, excepté l'écharpe de mousseline blanche qui voilait avec modestie le large décolleté de sa robe en faille, dont la simplicité convenait à une jeune orpheline.
D'un geste gracieux, Clairette releva ses jupons pour qu'ils ne fussent point souillés par la poussière du marche pied, ce qui eut pour conséquence de laisser apercevoir un instant, entre la crinoline immaculée et une bottine noire à petits boutons brillants, une cheville fine dans son bas blanc.
Charles crut défaillir, et sa main trembla en touchant celle, menue et potelée, de la jeune fille. Il lui sembla un instant qu'elle partageait son trouble, mais déjà Madame Blamont la pressait "allons, petite, il est tard, la soupe de Martine nous attend ".
Deux familles avec enfants s'extirpèrent encore de la malle, hélées par les aînés qui attendaient depuis une heure, assis sur les bras de petites charrettes à ridelles prêtes à transporter les victuailles.
Alors que les voyageurs s'égayaient dans les rues où l'allumeur de réverbères commençait sa ronde, le cocher emmena la voiture vers l'auberge relais.
à suivre