La fille aux bleuets, troisième partie
18 nov. 2010
Les jours suivants, Charles rongea son frein. Il ne pouvait plus se dissimuler qu'il était très épris de la fille aux bleuets, le nom qu'il avait donné à son tableau. Il avait posé l'aquarelle sur la petite table de nuit, et la contemplait longuement avant de s'endormir, au point qu'il ne savait plus s'il était amoureux de l'image ou du modèle.
Or le séjour de Charles chez son ami Edmond touchait à sa fin. Il devait bientôt quitter Guistres pour regagner Paris et la Sorbonne, où Edmond et lui étudiaient la philosophie.
Ne plus revoir Clairette lui parut soudain insupportable. Il décida de jouer son va-tout. Il avait remarqué que la jeune fille et sa tante se rendaient à la messe presque chaque matin. Il fallait profiter de cette occasion pour faire passer une lettre à sa bien aimée. Mais ne sachant si sa démarche serait bien accueillie, il décida d'écrire seulement quelques mots : "mes pensées ne vous quittent pas", et en lieu de signature il peignit un bleuet, ce qu'il jugea poétique, à la fois très clair pour la jeune fille, mais peu compromettant au cas où la lettre tomberait dans les mains de madame Blamont. Il scella l'enveloppe et y déposa un baiser.
Le lendemain matin, il fit le guet devant l'église, à demi dissimulé par le porche d'entrée de l'auberge. Il frissonna : le temps était déjà un peu frisquet, l'automne n'était pas loin.
Quelques femmes seulement arrivaient des rues avoisinantes pour l'office de matin, très pieuses, ou pressées d'expédier leurs devoirs religieux avant de se consacrer à leurs travaux ménagers.
Enfin celle qu'il attendait parut, une courte capeline sombre jetée sur sa robe bleue. Comment passer le barrage du cerbère dodu qui l'accompagnait ?
C'est alors que Charles avisa un gamin adossé à la devanture du bourrelier - dont il était probablement le fils, puisque d’un roux flamboyant comme lui - occupé à dégager la moelle d'une tige de sureau, dans l'intention probable d'en faire un sifflet.
"Psitt, petit !" le gamin s'approcha et très poliment retira sa casquette.
"Veux-tu gagner 10 sous?"
Qui ne le voudrait, à cet âge ?
"C'est simple, tu entres dans l'église, il n'y a que quelques femmes à l'intérieur, tu cherches celle qui porte une robe bleue, tu l'approches discrètement, et tu glisses cette lettre, soit dans sa main, soit dans son livre de messe. Mais attention, personne d'autre ne doit s'en apercevoir !"
L'enfant s'élança, tandis que Charles attendait, fébrile. Après quelques minutes, qui semblèrent une éternité au jeune homme, il reparut.
" Mission accomplie, chef ! J'ai fait semblant de prier derrière elle, et quand elle se sont levées, j'ai pu lui donner sans que personne ne le voie"
" Merci petit, voilà tes dix sous."
Les dames à présent sortaient de l'église. Charles salua madame Blamont et sa nièce en se découvrant, les deux dames répondirent par un petit signe de tête ; mais rien n'indiquait, dans la mine de Clairette, qu'elle avait compris d'où venait la lettre.
Attendons qu'elle l'ouvre, se dit Charles ; et il partit, plein d'espoir, faire une petite promenade sur les remparts afin de repérer des endroits à peindre.
En sortant de l'église, Hortense Dutertre se demandait avec inquiétude ce que pouvait contenir la lettre que le jeune Crambouille, cette mauvaise tête particulièrement nulle au catéchisme, lui avait glissée dans la main. Jamais personne ne l'avait importunée en ce lieu sacré, si ce n'est ce mendiant fou, il y a quelques années, qui se coulait derrière les dames pour les effrayer en chuchotant qu'il était Lazare réincarné.
Elle se disait que la journée de son trentième anniversaire commençait vraiment d'une drôle de façon. D'abord sa sœur Berthe lui avait offert la veille une robe qu'elle avait confectionnée en cachette. Bleue ! A-t-on idée ? Seul le gris convenait à son âge, dans leur situation ! Le rouge très sombre à la rigueur, à condition de l'accompagner d'un châle noir. Mais du bleu ! Comme une jouvencelle ou une gourgandine ! Elle n'avait néanmoins pas voulu blesser la bonne Berthe et avait enfilé la robe pour aller à la messe, s'extasiant sur les petits points délicats des ourlets et la délicate broderie ton sur ton aux poignets. Et puis cette lettre !
Les mercières habitaient une petite maison de torchis sans colombage, écrasée entre deux hautes bâtisses à l'encorbellement arrogant. Néanmoins elle était tenue avec soin et les petits carreaux des hautes fenêtres étaient toujours brillants. Une petite enseigne indiquait "Dutertre, merciers depuis 1748". Hortense accrocha son châle et s'enquit de la santé de Berthe immobilisée depuis quelques jours par une mauvaise entorse.
Ensuite elle se retira dans sa chambre, s'assit sur le couvre-lit crocheté à la main, et ouvrit la lettre.
" Mes pensées ne vous quittent pas". Quel impudent pouvait bien ainsi se gausser d'elle ? Elle se tourna vers le miroir piqueté accroché sur le mur au dessus de la cloche de verre où se fanait le portrait de leurs parents entouré d'une mèche de cheveux enrubannés. Elle vit, sous la couronne d'une longue tresse brune le visage doux au regard mélancolique d'une femme de trente ans, déjà vieille…
Mais le travail n'attend pas. Hortense serra la lettre dans le tiroir du petit bonheur du jour en acajou, seul luxe de sa chambrette. Il faudra interroger le petit Crambouille sur l'auteur de la plaisanterie, pensa- t-elle.
Toute la journée elle vaqua à ses occupations, des travaux ménagers entre la vente de dix huit petits boutons boule à la couturière de la vieille marquise de Bron, et du fil noir à l'abbé Jolicoeur qui ravaudait lui-même sa soutane élimée.
Le soir tombant, elle n'y tint plus et sortit à la recherche du gamin. Elle le trouva sans surprise dans le sentier qui faisait le tour de l'église, où les chenapans dans son genre jouaient aux billes ou fomentaient leurs petits méfaits.
Elle prit à part Crambouille.
- Non, M’zelle, j'vous dirai point qui m'a donné cette lettre. C'est une affaire d'honneur!
à suivre