Lettre ouverte au répondeur et autres automates

 en hommage au  défunt minitel (clic)

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                Cher R.A

(tu permets que je t'appelle R.A ? nos relations quotidiennes autorisent bien cette familiarité?)

                Cher R.A  donc, tu as bien changé depuis tes débuts, quand tu faisais des promesses siliconées  sur affiches géantes 3615 : Ulla.

A l'époque, Monsieur Michalon - s'il avait survécu  aux carambolages en série devant les affiches en question - appelait Ulla et recevait un message stimulant  enregistré par la voix suave de Colette Craquelot, retraitée à Bigoudis les Gonesse…

Balbutiements artisanaux qui ouvraient l'ère de la communication industrielle, le must de la technologie, l'épure du dialogue : converser avec une voix  fantôme, une voix de synthèse, une machine, une touche !

Il est vrai que parler à son prochain est devenu des plus compliqués, voire malsain. Dans le Tokyo d'avant webcam, les habitants d'un immeuble dépérissaient dans leurs solitudes empilées, quand quelqu'un eut l'idée géniale d'équiper les appartements de vidéos qui permirent enfin à chaque locataire de faire connaissance avec son voisin de palier. J'en ai rêvé, Sony l'a fait : on ne louera jamais assez l'ingéniosité nippone.

L'euphorie que suscitèrent les premiers répondeurs individuels nous valut de belles pièces d'anthologie… d'ailleurs ceux  qui étaient "morts de rire" en enregistrant : "salut c'est Guy-li-guili " assorti de gloussements suggestifs, ignorent qu'ils ont peut être dissuadé quelque DRH de faire plus ample connaissance…

(Mais comment se fait il que d'autres, tout aussi atterrants "vous êtes bien chez François Pignon" vous tirent  les larmes des yeux ?)

                Or, les années passant, le message de répondeur est devenu un genre littéraire à part entière, qui suscite sur internet la plus grande créativité.  ( à  moi, Cyrano!)

 minimaliste

- Vous êtes bien chez moi....moi non                                                         

- Bonjour, ici c'est moi... et toi t'es qui ?

( variante :  Halo? Halo? A to znowu ty ! ile razy mam odbierac  )

 parano

- Bonjour, vous êtes bien chez qui vous croyez être,

Mais je ne suis pas là où vous croyez,

Alors laissez un message après ce que vous savez,

Et je vous rappellerai là où vous serez

pratique

- Non, je n'ai pas besoin de faire mon toit.

Ma façade est impeccable.

Ma cuisine est toute neuve.

Je me passe tout à fait de l'air conditionné et mon frigo n'a pas encore rendu l'âme.

J'ai une assurance vie et je ne tiens pas à figurer dans votre enquête.

Si, après tout cela, vous souhaitez encore laisser un message, vous pouvez le faire après le signal sonore.

malicieux

- Bonjour ou bonsoir, Vous êtes bien au 01-00-.... Marc n'est pas là. Le répondeur téléphonique est allé aux p…   c'est le congélateur qui vous parle.  Laissez-moi un message et je le lui transmettrai.

 

                Tandis que la standardiste du 22 à Asnières entrait en maison de retraite, et qu'une teigneuse machine orange avait raison de nos chers poinçonneurs, toi, R.A, comme tes frères en technologie déshumanisante, tu t'épanouissais.

Jusqu'à devenir INTERACTIF !  Et prendre la grosse tête.

Quand tu officies en entreprise ou dans de grandes institutions, tu te fais précéder d'un prologue musical  conforme à " l'image de la maison" (sans d'ailleurs nous demander si nous apprécions la version chuintée de la Moldau…)

Ainsi, pour le compte de tel grand organisme, tu  nous assènes des "soupers du Roy" grandioses : ta, ta-ta ~ ta-ta-ta, perruques poudrées et cannes à pommeau, grandes eaux en arrière plan,  parce qu'il faut ce qu'il faut : "Peuple, chapeau bas, tu entres en élitie…."

Par ton canal, Hotlines et VPC déversent des musiques lénifiantes entrecoupées de flashs infos "tous vos correspondants sont en ligne, nous vous prions de bien vouloir patienter" qui dérangent notre torpeur hypnotique…jusqu'au fatal "veuillez renouveler votre appel ultérieurement, tut tut tut…" qui nous réveille complètement.

Egarés, nous nous  surprenons parfois à te tenir conversation et te décrire poliment notre problème alors que, avoue, (AVOUE !) tu n'en as strictement rien à secouer, ou à l'inverse, la force de l'habitude, rester coi puis sursauter "ah, pardon madame, je croyais que vous étiez un répondeur".

Petit canaillou à tes heures,  cher RA 17, comme la nuit où je t'ai appelé  pour  cambriolage chez les voisins, et que tu m'as seriné en boucle : "votre appel ne peut aboutir, veuillez le renouveler"

Grâce à toi, les administrations ont pu exprimer en langage chiffré la quintessence de leur   absconse culture : Bienvenue au service.. de la caisse… des … générales.  Si vous souhaitez obtenir  des informations sur w, taper 1, sur y taper 2, revenir au sommaire taper 3. Après 15 minutes de navigations erratiques, avec moult retours au sommaire, dans l'espoir toujours déçu de rencontrer au détour du labyrinthe un interlocuteur de chair et d’os, nous décidons de revenir à  l'archaïque courrier papier : " Monsieur l'ordinateur…."

                Ah, mon cher R.A, s'il suffisait de taper sur la touche étoile pour te transformer… même pas en prince charmant, ne rêvons pas, mais simplement en être vivant…un fonctionnaire  aimable par exemple?

 

Comment ça, ne rêvons pas ?

suite " les temps modernes" ici clic

 

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