Cher ordi.

 

         J'ai connu les débuts de l'informatique au boulot : fascination dans le bureau  du  chef du personnel devant les poissons multicolores qui traversaient l’écran, de droite à gauche, puis de gauche à droite…

 

Quand les énormes écrans envahirent tous les bureaux, le plus urgent fut de les personnaliser, une façon sans doute de les apprivoiser. Les mères de famille mirent en fond d'écran la bouille souriante de leur progéniture, les célibataires féminines une plage exotique, les hommes le soleil levant sur Stonehenge  ;  quand la pause café durait un peu plus que nécessaire,  une citation orientale sur le sens de la vie défilait sur l'écran. Les comptables, toutefois, soucieux de n'être pas soupçonnés de dérives romantiques, se contentaient des constructions géométriques animées proposées par le fabricant.

 

Ces merveilleuses machines, avait dit le formateur, allaient nous délivrer des tâches les plus fastidieuses, en enregistrant et  calculant obligeamment à notre place, en crachant à la minute des centaines d'enveloppes toutes adressées.

Las ! La réalité fut toute autre. Car c'était compter sans les  informaticiens d'une part, et les  technocrates de l'autre…

 

 Les machines plantaient alors  pour un oui, pour un non, ou même pour rien, détruisant le travail de la journée.

Quand elles ne le faisaient pas d'elles mêmes, c'était l'informaticien maison qui les plantait : ne sachant trop comment venir à bout d'un problème, et pris d'un zèle intempestif ou d'un désespoir subit (il n'en était qu'au stade "initiation" de sa formation) il pouvait décider de reformater sauvagement votre disque, anéantissant non seulement le travail de la journée, mais aussi toutes vos archives parce qu' il oubliait de faire des sauvegardes, ce qu'il n'apprendrait qu'au cours du  stage "perfectionnement".

                                                     

Très vite, les penseurs de toutes les hiérarchies du monde se mirent à fantasmer  sur les possibilités de la chose : avec elle on allait pouvoir analyser, compiler, comparer, faire des statistiques, centraliser,  piloter, et … fliquer le petit peuple laborieux.

Celui qui, on le sait bien, ne pense pas. Du moins ne pense qu'à en faire le moins possible.

Les machines qui auraient dû nous libérer, telles des monstres insatiables, demandèrent très vite un travail considérable pour les nourrir… Comme pris d'ivresse, les technocrates se mirent à faire développer à grands frais les émanations de leur génie sous forme d' outils performants, capables de dire par exemple combien d'heures de congé ont été prises en avril par les mères de famille de 26 à 40 ans, et de mettre cette renversante information en perspective graphique avec les données des célibataires, et des hommes, selon les mois et les années, ceci par région.

Des tonnes  d'histogrammes et de camemberts reliés par une spirale sous couverture transparente atterrirent ainsi dans les archives des sous sols, contribuant  à la déforestation de l'Amazonie, à défaut d’améliorer les performances des administrations occidentales.

Mais c'était la période héroïque. Désormais les machines ne plantent plus, les informaticiens sont au top, les outils sont au point, et permettent la gestion harmonieuse des personnels, facilitent la comptabilité, etc.  etc.

 

Et puis il y a internet !!! et google ! ah ! Le monde entier à portée de souris.

On peut tout lui demander, à google. Google, c'est le nouveau génie de la lampe. Clic… "Oui maître, c'est moi, tes désirs sont des ordres, parle, et j'obéis "

 

Tiens je me ferais bien Albert Dugenou, mon chef de service, aussi borné que fayot.

Quand je dis "je me ferais bien", entendons nous bien, c'est une façon de parler, je veux dire que je lui veux carrément du mal. Enfin, du genre "j'aimerais bien qu'il ait une gastro et nous lâche un peu pendant  8 jours", ou bien qu'il soit muté  au siège. Je ne suis pas une violente.

 

Google :

- ENVOUTEMENT : 280 000 pages ! Ah quand même, c'est prospère ce marché ! Des centaines de milliers de nanas qui veulent que leur chef soit muté ! Ou que leur légitime retrouve le droit chemin pendant que la vénéneuse qui l'en a détourné verrait ses cheveux tomber et sa peau flétrir.

Mais broyer les rognures d'ongle d'Albert Dugenou ne me tente guère.

 J'aimerais mieux une plante verte qui lui collerait des désordres intestinaux passagers. 

 

- VAUDOU : 575 000 pages !  Incroyable.

 

- Allons y carrément : STANISME ; malgré la faute de frappe, Google, toujours aimable, propose obligeamment le choix entre 302 000 références pour STALINISME et 227 000 pour SATANISME. Diable !  J'en sortirai pas.

Ouvrons au hasard un site satanique, on y est très bien accueilli, semble-t-il

"Bienvenue prince des ténèbres. Ici tu pourra discuté de la magie noir, ces différent rituel etc... Si tu te sent chez toi rejoint nous." (Sic)

 

- CRIME PARFAIT : 917 000 pages. Pourtant s'il est vraiment parfait, le crime, personne ne sait qu'il a eu lieu, c'est idiot ! 

Tiens tiens, de l'arsenic dans le spray nasal. Original. Au lieu d'arsenic, je pourrais mettre de l'huile de ricin ? "Dites donc, Mr Dugenou, pouvez vous me prêter votre spray nasal ?"  Ça le fait pas trop.

 

Cinq heures. Quitter google, le post-it jaune collé sur le moniteur me dit "EFHIS ". Ce n'est pas un mot de passe imprudemment offert à la vue de la concurrence au cas où,  par hasard, elle se pointerait nuitamment dans mon bureau, haut lieu stratégique s'il en est. EFHIS signifie "effacer historique". En langage codé, pour ne pas être compris de Dugenou, le rat du KGB qui  est bien capable de vérifier le soir sur chaque micro à quoi on a passé l'après midi.

 

Tant pis pour Dugenou, demain est un autre jour. Tout cela m'a donné l’idée d'aller revoir  Maître M'Ba, qui tient une boutique de voyance repliable dans l'arrière salle du Nénuphar bleu, dans le 13e. Il est splendide dans son boubou orange vif, assis sur une chaise de camping entre deux palmiers en plastique.

- Bonjour Madame, tu vas déposer ton fardeau chez Maître M'Ba, pour toujours, je te dis, assieds toi, Madame.

- Eh, Aurélien, arrête ton char, c'est moi !

 - Nathalie ? Dis donc, ça fait un bail !

Aurélien et moi nous sommes connus sur les bancs de la fac, en licence de philologie. A l'époque, avant de faire voyant,  il voulait être ministre, et moi écrivain, avant de faire CDD.

Il  travaille en plein quartier chinois parce que, dit- il, il s'y sent incognito.

Il a appris sur google le vaudou du  pays qui l'a vu naître.

....... 

 

 

 

 

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Moi 17/04/2014 17:14

J'ai pas tout lu encore, mais j'aimerais vous faire part de mon inquiétude : Maintenant, on peut foutre un batonnet plein de progestérone sous la peau, en guise de contraception...Mon mari se voit supprimer son bon vieux téléphone à fil au boulot, et remplacé par un truc dans l'oreille...et j'ai entendu parler de l'éventualité d'ordinateur ou de téléphone sous la peau ! Les chiens sont pucés aussi...et on veut pucer les gens souffrant d'Alzeimer ! Whaow !

valdy 01/05/2013 14:46

Super Emma cet historique de l'ordi et aux comportements sociologiques qu'il a entraîné. Du jeu à l'asservissement, d'une fenêtre sur le monde à la fausse information .... Tant de rêves de
puissance pour l'homme avec sa création géniale.
Et pourtant, comme des enfants, nous avons tendance à croire à son infaillibilité, comme à un génie qui répondrait à toutes nos questions ..

Gérard 28/04/2013 22:25

l'ordi est devenu aussi utile que la fourchette

Solange 20/04/2013 20:51

C'est un appareil qui est devenu indispensable,s' il arrive qu'il tombe en panne une journée on se sent complètement démuni coupé du monde.Texte intéressant.

flipperine 19/04/2013 23:35

on n'arrête pas le progrès et maintenant sans l'ordi on est perdu

Carole 19/04/2013 22:19

Toutes nos vies... googlelisées ! Même notre au-delà appartiendra à google...

Mony 19/04/2013 17:56

Ha, ha, on se retrouve tous ici ou là !

Quichottine 19/04/2013 15:42

Je crois que nous sommes devenus accros à cette technologie qui nous donne le pire mais aussi le meilleur.

J'ai aimé te lire... Nous avons de la chance, nous avons connu les débuts, donc, nous restons un peu méfiants.

Passe une douce journée.

Sagine 19/04/2013 15:21

magnifique, Emma ! ça sent le vécu.
Je ne suis pas d'accord avec un point : les ordinateurs plantent toujours, en tous cas chez moi. Accrocs nous sommes malgré nous et impossible de revenir en arrière.
Dire que sans toute cette machinerie je ne lirais pas tes textes ! des avantages et des inconvénients...

Nina Padilha 19/04/2013 13:02

Hi hi hi !
Tu vas bien ?
Ton PC te donne des cauchemars ?
Bisous !

Aimela 19/04/2013 10:01

les progrès sur moyens de communications n'ont jamais été aussi vite que maintenant et les rapports humains régressent de plus en plus au même rythme héla !

louv' 19/04/2013 07:53

Excellent ! Je crois que nous avons connu la même préhistoire de l'informatique et franchement je ne me souvenais même plus des poissons sur l'écran du DRH. Et alors, apprendre le Vaudou en passant
par Google....j'adore !!!!

jill bill 19/04/2013 07:38

Bonjour Emma, eh oui un jour il y a l'informatique dans les bureaux.... Tu me rappelles le fils aîné dans ses études d'ingénieur... d'abord la calculette tjs de plus en plus performante puis un
jour nous avons dû acheter l'ordi... le gros bazar, et depuis tout va mini... pour tout savoir !!!! Merci j'ai bien aimé !

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