Marie
26 oct. 2010 
Les arbres se découpaient avec précision sur le ciel lavé par l'averse. Le paysage rutilait, guilleret comme un décor de dessin animé.
Jusque là Thomas avait commenté la route avec animation, mais comme ils arrivaient en ville, sa verve sembla se tarir. Il conduisait lentement, avec application.
Elle aussi avait cessé de parler. Elle voulut poser sur le tableau de bord le sac du dimanche qu’elle serrait contre elle depuis le départ, mais il dégringola, révélant son pitoyable contenu : un porte-monnaie au cuir fané, ses autres lunettes, un jeu de tarot éculé, un crochet en métal, du deux, pour la dentelle, et un petit fagot de lavande égrenée dans un sachet d'étamine.
Elle ramassait fébrilement ses affaires.
- Ta ceinture, dit Thomas, tu as encore fait semblant d'attacher ta ceinture…
- Ne m'embête pas encore avec ça, tu sais bien que ça m'étouffe, cette ceinture ; et d'abord, les gendarmes, je les connais tous…
Dis, tu as bien fermé la porte de derrière ?
- Mais oui, j'ai bien vérifié.
- J’ai oublié d’acheter du pain
- Ce n’est pas … oh, ne t’en fais pas, Dany s’en chargera
- Ecoute, Tommy, on s'en retourne, je n’ai pas nourri les lapins, on reviendra demain ? Hein ? Allez, on rentre à la maison. S'il te plait…
Elle pleurait maintenant à petits coups. Les larmes s'écrasaient sur les petits bouquets de rose qui ornaient son chemiser gris clair. Des années que Thomas voyait ce chemisier, dans toutes les grandes occasions. L'homme serra un peu plus les mains sur le volant.
- Ne pleure pas, Tantine, s'il te plait ; écoute, dimanche on ira vers la rivière à Chatoux. Et si ça se trouve mon petit Dany viendra aussi.
- Ah non !
- Comment ça, ah non ? Je croyais que c'était ton sucre d'orge, tu l'as encore dit tout à l'heure.
- Enfin tu sais bien qu'il a entraînement de foot, le dimanche, il ne peut pas louper ça ! Et dis, à Chatoux, on ira voir Noémi ? Elle doit être bien grande maintenant.
- Tu parles si elle est grande, elle a pris sa retraite en juin dernier, rappelle toi, on était tous à la fête ! Tu as même valsé avec l'Abbé Chalumet ! il était pompette, et toi aussi je crois bien ! C'est Bernard maintenant qui tient l'auberge !
La voiture à présent remontait une longue allée gravillonnée. Thomas l’arrêta devant un bâtiment clair couvert de tuiles roses. Elle descendit péniblement.
Tous deux gravirent les quatre marches du perron, elle menue, cramponnée à son sac, Thomas courbé sous le poids de la grosse valise.
" Sonnez et entrez " disait la plaque sur la porte de bois sombre enchâssée dans une glycine au tronc puissant. Les fleurs étaient passées, mais le chèvrefeuille à l’angle du mur embaumait de toutes ses forces en ce soir d’après la pluie.
Ils franchirent le seuil.
Un chat rayé dormait sur le canapé de velours bronze qui meublait l’entrée.
Elle se figea :
- Tommy, tu te rappelles Mimosa ? C’est tout lui ce chat…
Thomas ne bronchait pas …
- Mais enfin, rappelle toi, ce chat que nous avons trouvé, en rentrant de l'école, avec Gabriel, derrière le moulin. Nous l’avons caché dans ma chambre, jusqu’à ce que Marinette n’aille cafter.. Ah celle là, quelle peste grommela-t-elle, oublieuse du fait que Marinette était la mère de Thomas.
Une voix forte, derrière eux, fit tressaillir le chat dans son sommeil : Bonjour ! Vous devez être Marie Decourcelles ? Je suis Madame Martin, la directrice, bienvenue aux Feuillantines !