Marinette

Note : Marinette est la sœur de Marie et l'amie de Gabriel dont les histoires sont contées plus haut.

 

                     

Allongé sur la terrasse, Dany observe la file indienne des fourmis qui inlassablement vont du tas de pommes qui pourrissent au coin de la serre jusqu'à cet agaçant trou derrière la glycine où elles disparaissent mystérieusement.

Il est en cet âge enchanté où les grandes vacances sont grandes, et pleines d'aventures.

Non loin de lui, allongée en maillot de bain sur un transat, Claire somnole, dans l'espoir toujours déçu de faire bronzer sa peau de rousse.

De la cuisine s'échappe l'odeur d'une tarte aux pommes, qu'ils ne manquent pas de réclamer à Marinette chaque fois. C'est un rituel pense-t-elle, une grand-mère fait toujours de la tarte aux pommes. Ou alors des crêpes. C'est presque une douleur pour elle de contempler les petits mollets sales de Dany et la rondeur encore enfantine de la joue de Claire, toute cette innocence en sursis…

Fatiguée, elle se laisse aller sur le fauteuil, fermant les yeux pour écouter la musique. Ah, Mozart, concerto pour clarinette…

Voilà, songe-t-elle, tu y es, maintenant, toi aussi, au bout du chemin. Ils sont presque tous partis, Pierrot, Gabriel, si longtemps déjà… Et Vincent, mon Dieu, Vincent…c'est tout ce qui reste, des photos sur le piano. C'est comme si c'était hier… Gabriel au piano, Gabriel  doué pour tout, qui jouait des ragtimes  endiablés, alors que Marie et elle labouraient la lettre à Elise. Elle se rappelle encore le début du poème d'un Gabriel de seize ans : Marie ma belle, ma tourterelle, qui lui a enchaîné pour toujours la douce Marie. Marie a encore fait une fugue hier...Vincent bébé nu sur un coussin, si  tendre, le petit creux sur sa nuque qu'elle respirait en  pensant qu'il n'était pas possible d'être plus heureux qu'eux.! Pierrot tout sérieux sur la photo de leur mariage,  mon  bon, mon solide Pierrot.  Qui a cassé tout d'un coup…

Il faudra bien lui dire, à Thomas …

Ce soir terrible, il pleuvait à cordes et elle avait déjà mis la soupe sur la table…

- Thomas, tu veux bien aller chercher ton père, il doit encore être dans l'atelier, prends un parapluie…

Puis le jeune homme blême et trempé sur le pas de la porte. Et ensuite, elle ne sait plus trop. Marcel et Jacques sont venus le décrocher, on l'a mis là sur le divan. Tiens c'est vrai, plus personne ne s'assoit là maintenant. Même les petits qui pourtant ne savent pas. Il faudrait le donner…

Oui il faudra lui dire, à Thomas, ce qui a cassé Pierrot. Tant qu'elle le peut. Oui, on ne peut pas le laisser sans lui dire. Ce n'était pas possible alors, mais maintenant, tant de temps a passé…

Comment lui dire ? On ne parle jamais de Vincent, sauf parfois avec Marie, pour pleurer. Vincent  est enfoui en chacun de nous. Peut être  a-t-il déjà assez pourri la vie de Thomas, Vincent.

Vincent prenait toute la place, dirigeait leurs vies, emplissait tout l'espace par ses cris affreux, cognait, cassait, hurlait, il fallait attacher la nuit. Le pauvre Pierrot lui consacrait tout son temps, et croyait toujours au miracle, il parlait si doucement à cette fureur… Pourtant il avait dû arrêter de le prendre avec lui parce qu'en grandissant certaines de ses habitudes devenaient insupportables dans les magasins.        Ce samedi là, Eve était passée comme à l'habitude faire ses piqûres. Thomas était à la fac, Pierre tout près, comme d'habitude, au cas où... Mon Dieu la pauvre fille !

Tu comprends, Thomas, dirait- elle, ton père a compris que cela deviendrait de pire en pire, ce n'était  plus un enfant malade, mais un fauve dangereux…

Quand j'ai vu Eve se traîner hors de la pièce, ensanglantée, je me suis précipitée dans la chambre, et j'ai vu Pierrot  planter  la seringue dans le  bras de Vincent gisant par terre. Il a refermé doucement  la porte, et ils ont pleuré tous les deux, toute la nuit. Tout était devenu si calme. Il ne pouvait pas faire autrement, Thomas, dirait-elle. Mais il n'a pas pu non plus vivre avec ça, après.

La  frimousse ronde  de Dany apparaît à la fenêtre : et alors, c'est quand qu'on la mange, cette tarte aux pommes, Maminette-?

 

Domidel 28/10/2010 23:31


Encore une fois, touchée en plein coeur !


Solange 28/10/2010 01:48


Un autre récit bien intéressant,c'est tellement bien écrit que je me dit elle doit avoir beaucoup vécu pour raconter aussi bien.


Mony 27/10/2010 19:37


Emma, j'aime beaucoup ta façon de raconter ces vies qui s'entrecroisent dans la joie mais aussi dans la douleur souvent dissimulée. Le bonheur est là, tout proche, mais aussi le silence comme une
chape trop lourde à porter.
Bravo pour cette série. Vas-tu poursuivre cette veine prometteuse ? Mony


Nina 27/10/2010 07:49


Des instantanés, des tranches de vies...
C'est tellement bien écrit qu'on se demande, soudain, c'est qui, au fait ? Les journaux en ont parlé ?
Blague à part : un récit vivant et bien enlevé.
Allez, mets-toi à une nouvelle entière !


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