Gabriel

Gabriel

 - Nous sommes réunis aujourd'hui pour accompagner Gabriel….

                C'est le père Jean qui parle. Il est en civil, et il le regrette. Il regrette de ne pas être revêtu des surplis et ornements de sa charge, car, songe-t-il, Gabriel, le libre penseur, mérite d'être honoré bien plus que certains des paroissiens qu'il a conduits ici, dans ce petit cimetière à flanc de coteau, où, en cette douce après midi d'octobre les érables commencent déjà à pleurer des feuilles d'or. Mais nous sommes dans les années soixante, et il ne s'agit pas de déroger aux sévères traditions d'une église dont on ignore encore qu'elle sera bientôt ébranlée par la tourmente.

                Il dit, Jean, l'amitié qui le lie à Gabriel, depuis les cinq années passées ensemble dans un stalag au bord des forêts bleues et blanches de Poméranie. Il ne dit pas les peurs et les doutes, semblables, qui firent d'eux des frères, celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas. Il dit un peu les parties de pêche, il ne dit pas les soirées à écouter Mozart, et  mirer le vin de l'année sur  les flammes de la cheminée, parce que cela finalement n'appartient qu'à eux…

                Derrière lui, les gens du village. Les hommes  engoncés dans le costume de leur mariage qui sort à tous les enterrements, et servira au leur. Pierrot le boulanger, et Marinette la postière ont les yeux rouges. Eux se rappellent la chasse aux écrevisses dans la Dolance, et les folles courses à vélo sur le chemin des basses pierres. La vieille madame Camille qui fut leur institutrice, est là aussi, toute menue menue, et elle voit encore les boucles brunes du garçon rieur  qui voulait être "bandit d'honneur".

                Ce bel homme aux cheveux argentés en veste de velours côtelé, c'est Alexis. Il est venu de Paris, lui le peintre connu, pour saluer son ami des vertes années, années de bistrots, de défilés derrière des drapeaux, rouges ou noirs, années  d'excès de vie, puisque la guerre, on en était sûr, avait été la der des der. Il ne sait plus, Alexis, petit fils d'un boyard de Tobolsk, pourquoi un soir ils s'étaient retrouvés tous deux au poste, mais il revoit nettement Gabriel, grand seigneur, clamer le lendemain sur le trottoir "délit de liberté, mon vieux, délit de liberté…"

                Un peu à l'écart, une dame en long manteau gris perle,  très droite, et  un jeune homme, très beau. Elle  a demandé, la dame, au jeune homme qui est son fils,  de lui servir de chauffeur depuis la ville, car elle se sent fatiguée. Il se demande pourquoi, dans ce cas, elle a insisté pour venir à l'enterrement d'un antiquaire que, somme toute, ils connaissaient fort peu. Elle ressent, la dame, la douceur d'un  soleil couchant sur les remparts de Saint Malo, elle voit une auberge sur le Loing, et deux ou trois soirées à l'opéra, quand elle montait voir Rose à Paris. Il ne sait pas encore, Nicolas, le garçon si beau qui est avec elle, que dans quelques jours un notaire lui apprendra que Gabriel lui lègue, à lui qui le connaît à peine, un Pissarro, et un violon ancien, très ancien.surre, avait été la der des der.drapeaux, rouges ou noirs, d'xcès de vie, ouisque kla geurre, la der

                Marie, la douce, la ronde, pleure ouvertement. Elle n'a pas autant pleuré depuis que Gabriel est revenu de Florence, en 36. Marié à Carlotta, la jolie, l'adorable Carlotta qu'on ne pouvait s'empêcher d'aimer et qui chantait toujours. Elle pense au voyage en Suisse où elle a accompagné Gabriel, pour voir Carlotta, dans le sana où elle finissait de se consumer, et aux volets qu'il ne voulait plus ouvrir, après.

 Et c'est toujours elle, Marie la fidèle, qui était là, silencieuse, lorsqu'il hurlait parce que  le crabe lui dévorait  la poitrine, et épongeait son front quand il s'affaissait épuisé, invectivant un Dieu auquel il ne croyait pas…

 

Jeanne Fadosi 11/12/2015 14:18

merci de me permettre cette relecture il y a tant dans ces mots et entre les mots

Mireille/Nomade 11/12/2015 01:45

Ce texte est très touchant, agréable à lire comme toujours. Moi aussi j'aimerais en savoir plus. Je devine... peut-être je me trompe. J'imagine...

Quichottine 10/12/2015 12:47

Il y a des rendez-vous à ne pas manquer.
Je suis heureuse et très émue d'avoir pu te lire aujourd'hui.
Merci, Emma, pour Gabriel et ses amis.

almanito 09/12/2015 17:49

Je ne voudrais pas te paraphraser chère Emma, mais voilà posés le cadre et les personnages forts d'une grande fresque romanesque.... Tu vois ce que je veux dire! J'aime déjà chacun des personnages, j'aime ce curé intelligent, j'aime la vieille institutrice, je voudrais en savoir plus sur cet Alexis aventurier, sur la dame discrète et digne en manteau gris, je devine pour Nicolas, je voudrais savoir son grand amour avec Carlotta et la douce Marie laissée pour compte mais si fidèle dont la fin m'a fait monter les larmes aux yeux....
3 volets magnifiques qui ne demandent qu'à s'ouvrir, Emma!

Mony 09/12/2015 14:17

Quel bonheur de te relire...

eMmA MessanA 09/12/2015 08:50

Bien sûr, je sens que ton très beau texte est plein de références, mais je le reonnais, je n'ai pas saisi lesquelles... Excuse-moi.
En revanche, toujours énormément touchée par cette valse de Leonard Cohen que j'ai eu le bonheur d'aller voir sur scène. Une très grande classe, un grands respect de son public devant lequel il chante parfois à genoux !

Jeanne Fadosi 06/11/2011 15:36


un texte à la fois émouvant et plein de réflexion.


Martine27 06/11/2011 09:28


Qu'importe la liturgie lorsqu'il y a l'amitié


Mony 06/11/2011 07:58


De vrais personnages de roman. Que d'images défilent dans ton texte et je me prends d'amitié pour ce Gabriel.


Ad'a 29/10/2010 12:53


Marie la fidèle
Filet de vie
Feu follet dans les feuilles...

Ad'a


aimela 26/10/2010 10:50


Ton texte est très beau , les personnages sont décrits avec justesse que j'ai l'impression de les voir au bord de la tombe.


Nina 26/10/2010 08:27


Tu sais que je prends du plaisir (euphémisme) à te lire.
C'est toujours juste, souvent poignant ou drôle...
Du vécu ? De l'imaginaire ?
Peu importe : le talent est au rendez-vous.
Chapeau bas, madame !


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