Le jeu du "marathon des mots" consistait à placer 42 mots imposés dans un texte de 42 lignes :

 Croque-mitaine chant dallage anémie strobile marouflage ton Monseigneur Crimée barbe billon bluff grille crédule émondeur tête-à-tête van assuré tribunal touriste intervertir séduire parenté rendre cerceau râteler huée aimée bouteille cartouchière arroser emmener court guilledou révérence sépia société prologue lumière prosateur soumissionnaire bureaucrate

 

Ma grand-tante Aimée, et oncle Léon, possédaient une grande maison dans les Flandres maritimes, où  mes parents ne manquèrent pas de m'emmener pendant toute mon enfance, et où, par la suite, je continuais à  me rendre chaque fois que je le pouvais, assuré que j'étais d'y trouver le meilleur accueil.

Pour le bureaucrate que je suis, enfermé la semaine dans une terne soupente du tribunal de commerce, pousser la vieille grille du jardin d'Aimée était une évasion, et je me sentais chaque fois  comme un touriste émerveillé au milieu des immenses plantations de houblon. Léon était le frère de mon grand-père, que je n'avais jamais connu, et qu'il remplaça dans mon affection. C'était un amoureux du houblon. L'année de mes dix ans, il fit même venir un spécialiste letton pour soigner ses champs. Tout l'été je suivis le vieil Algidas le long des grands plants tendus sur les fils, tandis qu'il nettoyait les  fleurs délicates avec un court pinceau  en martre. Ma tâche était de râteler finement la terre des billons derrière lui, et d'arroser parfois l'un ou l'autre strobile qu'il me désignait, à l'aide du petit pistolet à eau que j'avais gagné dans un paquet surprise chez la vieille Marinette.

Algidas était probablement le seul  émondeur de strobiles que la terre ait jamais porté. J'aimais nos tête à tête à la fin de la journée, quand il m'apprenait des chants de son pays, et  me faisait frissonner (car j'étais encore alors naïf et crédule) avec des  histoires du croque mitaine des neiges, ou de lointains récits de la guerre de Crimée où son grand-père avait perdu la vie, sous un uniforme incertain…

Je suis sans doute le seul Français à pouvoir dire " émondeur de strobiles "  en Letton. J'avoue que l'idée de valoriser ce savoir dans mon CV m'a traversé plus d'une fois pendant mes 5 ans d'ANPE. Mais je ne suis pas doué pour le bluff.

Dans le grand hall de la maison, de petites fenêtres asymétriques jetaient une lumière oblique sur le dallage noir et blanc, à la façon d'un tableau de Vermeer. De grands  portraits peints, et des photos dans les tons sépia   rappelaient que Tante Aimée était issue de la bonne société. Dans des cadres d'argent identiques, des petites filles en robe de dentelle souriaient, Adèle et Hortense, (mais il arrivait à Aimée d'intervertir les prénoms) : l'une faisant la révérence avec un air malicieux, l'autre à côté d'un cerceau.

Au-dessus de la cheminée un joli pastel caressait  le teint pâle d'une jeune fille d'un temps où l'anémie était une distinction. La petite photo d'un fier moustachu à côté d'un van était glissée dans le cadre du pastel, ce qui ne manquait pas de susciter de romanesques suppositions dans les dîners de famille.

Le plus éminent représentant de la noble parenté d'Aimée était sans conteste Monseigneur Mouton, qui posait en sa gloire d'évêque de Carpentras (1810-1814), portrait dont j'ai maintenant hérité, et qu'il conviendrait de  faire restaurer pour  masquer  un  marouflage maladroit... Dans un cadre ovale trônait aussi  la photo du même Aristide Mouton, bien plus jeune, dans la savane, portant la robe blanche des missionnaires et arborant  une  barbe bouclée. Aimée me confia un jour que cette période exotique lui fut imposée par sa hiérarchie, soucieuse  d'affermir une vocation alors compromise par la tentation du guilledou. Les mauvaises langues avaient insinué, à cette  époque, qu'Aristide était plus doué pour séduire que pour convertir.

Un soir où Léon avait un peu abusé de la bouteille (ce qui lui arriva hélas de plus en plus souvent vers la fin de sa vie) il s'esclaffa en me disant " tu vois, nous avons dans la famille un missionnaire et un soumissionnaire", raillant ainsi mes fonctions de gratte papier...

Voilà, ce récit n'est que le prologue de mon histoire, car je ne suis qu'un piètre prosateur  qui écrit lentement, et là je dois m'arrêter,  des  huées m'annoncent que les audiences sont finies et que Jean Marc Leblaireau, mon supérieur, va bientôt apparaître dans mon bureau pour se calmer les nerfs.


 

 

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