Conte des mille et une nuits. Partie 1.
12 juil. 2010
Conte des mille et une nuits
Ça commençait toujours comme ça : il suffisait que Sigisbert rencontre Chilpéric au détour d'un corridor, pour qu'il se mette à lui chercher des poux dans la tête, à émettre des doutes sur la vertu de sa mère, et autres burgonderies...
Et il y avait toujours un de ces fourbes Francs, dont la reine mère aimait tant à s'entourer, pour applaudir à ces gamineries.
- et qu'est ce qu'il répondait, Chilpéric ?
- rien
- et pourquoi ?
- ben, il avait eu la langue coupée. Tu sais, un petit jeu de société de fin de banquet... enfin pour le reste, il était à peu près intact, quoiqu'un peu cabossé, évidemment, à cause de cette teigne de Sigisbert.
- comment il était, Sigisbert?
- ah, il était beau, il était blond...
- tu passes le sable chaud, je sens que tu vas remettre ça avec tes croisades ...
- ne sois pas si susceptible, tu sais que je ne fais pas de politique. D'ailleurs les croisades, c'était pas lui, mais son oncle maternel Alméric III, ainsi nommé parce qu'il avait occis son père Alméric II, lequel avait occis le sien...
- zappe un peu les histoires de famille, qu'est ce qu'il vient faire dans l'histoire, Alméric III ?
- rien du tout, vu qu'il avait été égorgé devant Constantinople 10 ans plus tôt.
- ah ah, par les vaillants guerriers du sultan...
- non non, par son loyal serviteur devenu pour lui un véritable ami au cours de ces dures années de pillage vécues côte à côte. Un petit différent au sujet d'un pot, ou d'un vase, enfin une broutille. Mais tu sais ce que c'est, ils avaient la sensibilité à fleur de peau ; et le vase est finalement resté dans la famille puisque le serviteur a épousé la veuve d'Alméric. Un brave cœur, ce Paulo.
- Paulo, il s'appelait ?
- ben oui, c'était un Carolingien du sud. Et puis, t'en connais beaucoup, toi, des noms de Carolingiens ? Tu m'embrouilles à la fin.
Donc, c'était l'hiver.
La lune, bouclier d'acier dans les nuages sombres, jetait un éclat tragique sur le visage farouche des guerriers endormis sur le sol gelé.
L'armée campait là, Barbares et Francs mêlés,
Unis dans un sommeil d'où surgissait parfois
Dans une phrase rauque ou un sursaut sauvage,
Le rêve d'un massacre ou d'un glorieux pillage
Sigisbert et Chilpéric, dégrisés par le froid vif de la nuit, avançaient avec précautions parmi les corps abandonnés, prenant garde d'écraser une main ou de frôler un pied, tant était prompte l'ardeur de ces braves à pourfendre avant toute sommation. Les deux frères ...
- parce que c'était des frères ?
- ils n'avaient pas la même mère, du fait que celle de Chilpéric avait été pas mal endommagée dans un rodéo. Terrible le rodéo ! D’abord, on l'avait habillée de blanc ; remarque que ça ne lui allait pas vraiment le blanc, à Rodogune, à cause de sa grosse figure pâle, enfin, d'albâtre comme disaient les troubadours. Puis deux chevaliers de haut lignage avaient attaché ses cheveux à la queue d'un cheval, et pan, un grand coup d'éperon dans les fesses !
- de Rodogune ?
- mais non, du cheval, on n'est pas chez les sauvages, quand même ! Des cheveux magnifiques elle avait, la reine Rodogune, épais, noirs, tous les jours oints à la graisse d’oie. C'est même ça qui l'a perdue, la graisse d'oie.
- ah bon, c'est dangereux la graisse d'oie ? À propos de graisse, reprends donc un loukoum, t'es maigre comme une épine de cactus
- ils sont collants tes loukoums, ils m'écœurent, j'aimerais mieux un bon steak de sanglier
- madame a des désirs, une certaine nostalgie, pourquoi pas une âme, aussi ?
- te fâche pas ! Vois, les doigts de rose de l'aurore effleurent déjà le haut des palmiers. Je boirais bien un petit coup, si tes chameaux veulent bien m'en laisser un peu. D'accord, je continue, mais vivement le concile de Trente !
J'en étais à la graisse d'oie. Lors il n'y avait aucune oie à la cour, non plus que dans aucun village alentour, et sais tu pourquoi ? Non, ce n'était pas parce que les paysans raffolaient spécialement des raves bouillies, c'est parce que la reine mère était allergique aux plumes d'oie !
- la reine mère, celle qui aimait les Francs ?
- exactement. Figure toi que le druide, consulté, avait d'abord cru que c'était aux Francs qu'elle était allergique, alors que ce n'était qu'aux paillasses.
Bien sûr le druide avait été décapité. Un petit coup de serpe d'or avait suffi, parce qu'il était tellement vieux qu'il fallait le hisser dans son chêne. Et dans le fond, il n'avait plus tellement de succès, le druide, avec son gui. Les jeunes, ils préféraient traîner dans les églises, tu sais ce que c'est ...
Ainsi, toute plume d'oie avait été bannie de la cour, et par voie de conséquence, toute oie entière.
Or, chaque matin, on pouvait voir Rodogune s'installer sur un petit pliant en brocart, près du vieux puits, dans la cour moussue et bossuée ; lentement elle enduisait sa longue chevelure avec de la graisse d'oie, rance à point, qu'elle prenait dans un pot en or. Ensuite elle se mirait longuement en murmurant "miroir, miroir, est ce que je suis la plus belle ? "
- et qu'est ce qu'il répondait, le miroir ?
- t'as déjà vu un miroir parler, toi ?
Alors tu comprends que le roi, il aurait dû avoir la puce à l'oreille. Mais il était pas vraiment futé futé, tu vois, sorti de sa barbe fleurie. Et les puces, c'est pas ce qui manquait non plus ; comme ici, d'ailleurs, avec ta manie de coucher avec un léopard. Oui, je sais qu'il a mangé ton père, mais quand même, il pourrait faire tente à part.
Enfin, la Rodogune, elle aurait dû se méfier, avec sa graisse d'oie, mais tarte elle l'était, c'est sûr, pour ne pas s'apercevoir du manège de Lorelei, la fière Germaine.
- Lorelei ou Germaine ? tu me fatigues !
- attends, il va y avoir du sang..../// à suivre...