Je fais les soldes.  Avec Lola.

Lola a quinze ans. Jolie comme un cœur, malgré de remarquables efforts pour s'enlaidir, du noir aux lèvres aux cheveux en jet d'eau. Elle porte aujourd'hui un boyau de jersey, noir, au ras des fesses, et d'abominables brodequins, noirs. Elle grogne quand je me permets de remarquer que des sandales légères seraient peut être   mieux adaptées à la canicule… Lola a le langage des bulles de bandes dessinées : des borborygmes, des onomatopées. En secret, pour me rassurer, j'évoque parfois le concours de diction qu'elle a si brillamment remporté, au cours élémentaire...

Enfin, ne boudons pas, Lola a souhaité ma présence aujourd'hui, pour faire les soldes. Elle risque gros : on pourrait nous voir ensemble !

Morte de honte elle serait, si Marine ou Ophélie  pouvait voir comme je m'habille !

Je suis contente de sortir avec Lola. Un peu groggy, je suis, après deux semaines de laborieuses tentatives de communication avec la correspondante anglaise de Lola, muette, maussade, dégoûtée de tout, et végétarienne ; mais bon, c'est fini, tout a une fin, allons-y pour les soldes...

Dans le métro montent deux  policiers baraqués. Entre les deux vient s'insinuer un gringalet rachitique, vêtu d'un marcel qui met en valeur des tatouages belliqueux. La scène est si cocasse qu'un des gendarmes attrape le fou rire et doit changer de place. Je ris. Lola me foudroie du regard.

Morte de honte, qu'elle est.

Il fait une chaleur à crever. Je me traîne. Passe un grand africain en  boubou, un perroquet vert sur l'épaule.

 Je dis à Lola :

- Tu vois, c'est ça la vie, un instant magique dans un océan de grisaille.

- 'T’as lu ça dans Biba ? me lance -t-elle, peu amène. Inutile de lui faire remarquer que je ne lis jamais Biba, contre quoi je n'ai rien, d'ailleurs, mais qui visiblement symbolise pour elle  le  mélo-ringard-baba cool que je suis censée incarner.

Je rêve un instant de voir Lola, rose et souriante, dans une petite robe légère, à papillons bleus. Je garde ce fantasme pour moi. Bien m'en prend, car, désignant un gracieux modèle ivoire, délicatement  fleuri, je m'entends répondre :

- des fleurs ? J’ai pas  quarante ans...

- et celle ci, Lola, à carreaux gris ?

- du quarante ? j'suis pas obèse..."

Lola entre dans une  cabine d'essayage, avec une robe longue et molle, noire, une autre sans dos, noire, et une chemise de travailleur de force. Il fait une chaleur d'enfer ; j'entame la conversation avec la gentille vendeuse,  qui poireaute, souriante, dans la fournaise. Elle a bien mal aux jambes. Je lui conseille de glisser dans ses chaussures des semelles absorbeur de chocs, et nous en sommes aux tisanes pour la circulation  quand Lola sort, visage fermé, œil noir.

- je t'ai entendue, tu sais, de la cabine...

Morte de honte, qu'elle est.

Je fatigue.

Il me faut des ti-shirts. Nous nous arrêtons devant une pile attrayante : j'en déplie un au hasard, je lis "ta mère pue tellement que quand elle descend la poubelle, on la croit avec sa sœur jumelle". (sic)

- Voilà, dis je à Lola, l'aboutissement de plusieurs millénaires de civilisation.

Lola n'aime pas que je critique son époque. D'ailleurs Lola n'aime rien de ce que je dis ni de ce que je fais.

J'ai trouvé un ti-shirt orné de joyeux dauphins.

- ton côté greeen peace" dit elle.

Elle acheté une robe même pas en solde, en velours noir, avec d'énormes boutons, courte comme pas possible. Une bonne robe de rentrée. J'ai une pensée compatissante pour les gamins des Lycées qui doivent se concentrer sur Madame Bovary, environnés de cuisses à l'air.

- Avec des rangers, ce sera super, je dis..

(les redifs de l'été)        image barbouille

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