Cher ordi.
19 avr. 2013
J'ai connu les débuts de l'informatique au boulot : fascination dans le bureau du chef du personnel devant les poissons multicolores qui traversaient l’écran, de droite à gauche, puis de gauche à droite…
Quand les énormes écrans envahirent tous les bureaux, le plus urgent fut de les personnaliser, une façon sans doute de les apprivoiser. Les mères de famille mirent en fond d'écran la bouille souriante de leur progéniture, les célibataires féminines une plage exotique, les hommes le soleil levant sur Stonehenge ; quand la pause café durait un peu plus que nécessaire, une citation orientale sur le sens de la vie défilait sur l'écran. Les comptables, toutefois, soucieux de n'être pas soupçonnés de dérives romantiques, se contentaient des constructions géométriques animées proposées par le fabricant.
Ces merveilleuses machines, avait dit le formateur, allaient nous délivrer des tâches les plus fastidieuses, en enregistrant et calculant obligeamment à notre place, en crachant à la minute des centaines d'enveloppes toutes adressées.
Las ! La réalité fut toute autre. Car c'était compter sans les informaticiens d'une part, et les technocrates de l'autre…
Les machines plantaient alors pour un oui, pour un non, ou même pour rien, détruisant le travail de la journée.
Quand elles ne le faisaient pas d'elles mêmes, c'était l'informaticien maison qui les plantait : ne sachant trop comment venir à bout d'un problème, et pris d'un zèle intempestif ou d'un désespoir subit (il n'en était qu'au stade "initiation" de sa formation) il pouvait décider de reformater sauvagement votre disque, anéantissant non seulement le travail de la journée, mais aussi toutes vos archives parce qu' il oubliait de faire des sauvegardes, ce qu'il n'apprendrait qu'au cours du stage "perfectionnement".
Très vite, les penseurs de toutes les hiérarchies du monde se mirent à fantasmer sur les possibilités de la chose : avec elle on allait pouvoir analyser, compiler, comparer, faire des statistiques, centraliser, piloter, et … fliquer le petit peuple laborieux.
Celui qui, on le sait bien, ne pense pas. Du moins ne pense qu'à en faire le moins possible.
Les machines qui auraient dû nous libérer, telles des monstres insatiables, demandèrent très vite un travail considérable pour les nourrir… Comme pris d'ivresse, les technocrates se mirent à faire développer à grands frais les émanations de leur génie sous forme d' outils performants, capables de dire par exemple combien d'heures de congé ont été prises en avril par les mères de famille de 26 à 40 ans, et de mettre cette renversante information en perspective graphique avec les données des célibataires, et des hommes, selon les mois et les années, ceci par région.
Des tonnes d'histogrammes et de camemberts reliés par une spirale sous couverture transparente atterrirent ainsi dans les archives des sous sols, contribuant à la déforestation de l'Amazonie, à défaut d’améliorer les performances des administrations occidentales.
Mais c'était la période héroïque. Désormais les machines ne plantent plus, les informaticiens sont au top, les outils sont au point, et permettent la gestion harmonieuse des personnels, facilitent la comptabilité, etc. etc.
Et puis il y a internet !!! et google ! ah ! Le monde entier à portée de souris.
On peut tout lui demander, à google. Google, c'est le nouveau génie de la lampe. Clic… "Oui maître, c'est moi, tes désirs sont des ordres, parle, et j'obéis "
Tiens je me ferais bien Albert Dugenou, mon chef de service, aussi borné que fayot.
Quand je dis "je me ferais bien", entendons nous bien, c'est une façon de parler, je veux dire que je lui veux carrément du mal. Enfin, du genre "j'aimerais bien qu'il ait une gastro et nous lâche un peu pendant 8 jours", ou bien qu'il soit muté au siège. Je ne suis pas une violente.
Google :
- ENVOUTEMENT : 280 000 pages ! Ah quand même, c'est prospère ce marché ! Des centaines de milliers de nanas qui veulent que leur chef soit muté ! Ou que leur légitime retrouve le droit chemin pendant que la vénéneuse qui l'en a détourné verrait ses cheveux tomber et sa peau flétrir.
Mais broyer les rognures d'ongle d'Albert Dugenou ne me tente guère.
J'aimerais mieux une plante verte qui lui collerait des désordres intestinaux passagers.
- VAUDOU : 575 000 pages ! Incroyable.
- Allons y carrément : STANISME ; malgré la faute de frappe, Google, toujours aimable, propose obligeamment le choix entre 302 000 références pour STALINISME et 227 000 pour SATANISME. Diable ! J'en sortirai pas.
Ouvrons au hasard un site satanique, on y est très bien accueilli, semble-t-il
"Bienvenue prince des ténèbres. Ici tu pourra discuté de la magie noir, ces différent rituel etc... Si tu te sent chez toi rejoint nous." (Sic)
- CRIME PARFAIT : 917 000 pages. Pourtant s'il est vraiment parfait, le crime, personne ne sait qu'il a eu lieu, c'est idiot !
Tiens tiens, de l'arsenic dans le spray nasal. Original. Au lieu d'arsenic, je pourrais mettre de l'huile de ricin ? "Dites donc, Mr Dugenou, pouvez vous me prêter votre spray nasal ?" Ça le fait pas trop.
Cinq heures. Quitter google, le post-it jaune collé sur le moniteur me dit "EFHIS ". Ce n'est pas un mot de passe imprudemment offert à la vue de la concurrence au cas où, par hasard, elle se pointerait nuitamment dans mon bureau, haut lieu stratégique s'il en est. EFHIS signifie "effacer historique". En langage codé, pour ne pas être compris de Dugenou, le rat du KGB qui est bien capable de vérifier le soir sur chaque micro à quoi on a passé l'après midi.
Tant pis pour Dugenou, demain est un autre jour. Tout cela m'a donné l’idée d'aller revoir Maître M'Ba, qui tient une boutique de voyance repliable dans l'arrière salle du Nénuphar bleu, dans le 13e. Il est splendide dans son boubou orange vif, assis sur une chaise de camping entre deux palmiers en plastique.
- Bonjour Madame, tu vas déposer ton fardeau chez Maître M'Ba, pour toujours, je te dis, assieds toi, Madame.
- Eh, Aurélien, arrête ton char, c'est moi !
- Nathalie ? Dis donc, ça fait un bail !
Aurélien et moi nous sommes connus sur les bancs de la fac, en licence de philologie. A l'époque, avant de faire voyant, il voulait être ministre, et moi écrivain, avant de faire CDD.
Il travaille en plein quartier chinois parce que, dit- il, il s'y sent incognito.
Il a appris sur google le vaudou du pays qui l'a vu naître.
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