Alexandrie

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Nous étions fiancés, Yvan et moi, depuis plus de quatre ans.

Maman commençait à trouver que quatre ans de fiançailles, c'est un peu long.

- Tu vas finir par monter en graine, ma fille, disait-elle, Eva va se marier, alors qu'elle a trois ans de moins que toi ! Et à propos de graine, est-ce qu'il te respecte, au moins ?"

Ça, pour me respecter, il me respectait, mon Yvan. Il était si délicat, distingué, si doux, si attentionné :

- on n'est pas bien, comme ça, Charlotte ? Es-tu si pressée d'avoir des mômes braillards ? Plus de ciné, plus de concerts, plus de tennis, tu te rends compte-?"

Tel était le cas de mes amies, en effet, et je m'estimais privilégiée par rapport à elles !

Mais quand même, par moments, j'aurais aimé qu'il me respecte un peu moins.

Maman revenait à la charge :

-Tu es sûre qu'il ne voit pas quelqu'un d'autre ?

Cela me faisait rire. Plus sérieux qu'Yvan, il n'y a pas : en dehors de nos soirées à deux, rarement une sortie avec des collègues, et ses sacro saintes parties de tennis avec Marc, le cousin de Claude.

Et voilà que Claude et  ma petite sœur Eva se mariaient.

Quand j'ai vu arriver Yvan ce matin-là dans son costume bleu gris comme ses yeux, j'ai eu, comme souvent, le souffle coupé devant tant de beauté. Je me demandais souvent comment un être aussi magnifique avait pu tomber amoureux de la fille ordinaire que je suis.

Ce fut une belle fête, intime et chaleureuse. Sauf qu'en soirée le temps frisquet nous obligea à déserter la terrasse initialement prévue comme piste de danse, pour nous replier dans la maison.

Tout avait été parfait dans cette journée, et je chantais gaiment en karaoké  avec Eva "Alexandrie", quand mon attention fut attirée par mon père figé près de la porte fenêtre, qui semblait contempler fixement la nuit…

Je m'approchai de lui et suivis son regard.

Sur la terrasse plongée dans l'ombre, Yvan dansait, seul, en bras de chemise, les yeux fermés, comme en extase, ondulant avec une grâce féline.

Mais je ne compris vraiment ce qu'avait déjà saisi mon père, qu'en voyant Marc se lever d'une chaise invisible dans la nuit, et poser doucement la veste d'Yvan sur ses épaules.

 

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