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Anastasia aurait aimé avoir des parents normaux.
Certains jours elle les trouve même carrément piqués.
Maman, par exemple, qui se balade à pieds nus sur cet horrible tapis de ficelle qu'elle a mis dans le salon.
Au début, Anastasia a voulu faire comme elle, pour lui faire plaisir, mais essayez donc de marcher à pieds nus sur ce machin qui gratte et pique !
Et cette musique !
Papa lui-même, dont on croirait pourtant qu'il ne voit rien et n'entend de ce qui l'entoure, a décrété que la musique planante le met dans un état d'agitation incontrôlée.
Maman a trouvé très intéressant cet effet paradoxal, et lui a prescrit du candemium 7CH.
Alors Papa a marmonné des trucs incompréhensibles, et est allé se réfugier dans son bureau.
Enfin, quand on dit bureau, c'est pour faire rapide. Parce que ça pourrait tout aussi bien être un atelier, ou un garage, ou un magasin de n'importe quoi. Il y a des choses du sol au plafond, sur des étagères, au bout de perches ou de cordes, mais pas des choses ordinaires, il collectionne les monstres. Pas les horreurs molles qui croupissent dans des bocaux glauques, mais les monstres inventés par les écrivains et les cinéastes. Il correspond avec des tas d'autres piqués. Parce qu'il faut croire qu'il y en a dans le monde entier !
Comme elle passait le mercredi chez elle, Anastasia a entendu Mamie Charlotte dire à Tante Armelle : il est vraiment dérangé, Nicolas, pour s'intéresser aux monstres, à son âge !
Alors Anastasia est devenue toute rouge et a dit bien fort : ils sont magnifiques les monstres de Papa, il a la plus belle collection du monde.
Mais ça c'était parce qu'elle était furieuse contre Mamie Charlotte, pour de vrai elle aimerait mieux avoir un Papa normal qui aurait la télé, qui irait avec elle au cinéma, et saurait réparer son vélo, comme le Papa de Chloé.
Pour se faire pardonner, et sans doute pour qu'elle ne cafte pas, Mamie Charlotte a offert à Anastasia un gros poupon à l'air idiot avec sa bouche ouverte, qui pleure et boit le biberon. Comme si Anastasia était encore un bébé de quatre ans qui joue à la poupée.
- Quelle belle poupée, dit distraitement Maman butant sur le poupon qui gît sur le tapis de ficelle, comment l'appelles- tu ?
- Clovis, a répondu Anastasia, qui jusque-là n'avait pas pensé à baptiser l'objet.
- Clovis, tu trouves ça joli ?
- C'est aussi beau qu'Anastasia en tous cas, et plus facile à écrire. A l'école, le temps d'écrire mon nom, les autres ont déjà fini de copier la pensée du jour.
- La pensée du jour ? Comme c'est intéressant, et quelle pensée avez-vous copié hier ?
- Attends que je cherche ma feuille.. Voilà :" on reconnaît l'arbre à ses fruits ". Anonyme, 17e siècle.
- Ah bon, et qu'est-ce que ça veut dire ?
- A ton avis ? S'il y a des cerises, a priori c'est pas un pommier…
- Très bien, dit Maman rêveusement, en rectifiant l'inclinaison du grand lis blanc qu'elle vient de mettre dans le tuyau noir près de la natte de méditation.
Anastasia fixe un moment le tableau qui orne le mur. Il est hideux pense- t- elle, des points d'exclamations noirs sur fond blanc.
Le nom du peintre est inscrit sur une petite plaque de cuivre : A. Bartikrief
- Son deuxième prénom, dit Anastasia en empoignant le poupon par un pied, c'est Anonyme.
Clovis, Anonyme Bartikrief, c'est ça qu'est zen…