Suzanne
10 sept. 2011-Merci beaucoup, monsieur le Conservateur, de m'avoir permis de voir l'expo Delvallée avant la visite du ministre demain. Il a beaucoup tenu à inaugurer notre nouveau musée avant les élections.
Rappelez-moi l'heure de son train, Marylène ? 10 heures 48 ? Ça ne nous laisse pas beaucoup de temps avant le déjeuner. Vous vous rappelez que vous êtes convié, cher ami ? Au "Chaudron", comme il se doit. C'est à 12 heures 30 précises, parce que l'après-midi est chargée. Je crains d'ailleurs que la visite à l'usine Malville soit moins agréable pour lui que celle du musée.
Enfin, grâce à vous, je pourrai briller, je suis maintenant incollable sur Delvallée. Ses marines sont remarquables, mais la série des « Suzanne » est une splendeur. Et votre éclairage est parfait.
Non seulement cette femme devait être une vraie beauté, mais on sent que le pinceau de Delvallée était amoureux de sa peau. La chair est comme illuminée de l'intérieur, nacrée, avec des zones bleutées tellement émouvantes...
-Ah, monsieur le Maire, je suis heureux de vous voir aussi enthousiaste. Il est vrai que beaucoup mettent la "Suzanne" de Delvallée bien au-dessus des Renoir, dont elle a la luminosité, parce qu'elle est beaucoup plus vivante... Pas "sexy", mais charnelle, dense, infiniment sensuelle...
-Sans nul doute, elle était sa maitresse, il ne pouvait rester insensible à tant de grâce...
-Je n'en sais rien, mais j'en doute. Madame Delvallée était d'une jalousie si féroce qu'elle assistait à toutes les séances de pose. On la voit même à l'arrière-plan sur certains tableaux, occupée à des travaux de couture et de broderie.
À la mort brutale du peintre, en 88, il paraît qu'elle a été odieuse avec Suzanne. Elle ne lui a même pas fait cadeau d'un seul tableau !
- Bien, merci encore, et à demain, donc.
Au fait, si je peux me permettre.... Pourriez-vous remplacer cette vieille gardienne avachie par une personne plus… tonique? Je voudrais donner au ministre une impression de modernité et de dynamisme de notre ville.
-Impossible, c'est son gagne-pain, elle n'a pas d'autre ressource.
-Comment cela ? Je ne vous demande pas de la virer, bien que visiblement elle ait dépassé l'âge de la retraite, mais de la remplacer pour une journée. Vous devez bien avoir une étudiante sous le coude, qui ferait meilleure impression.
- D'abord je n'ai aucune étudiante sous le coude, comme vous dites, et même si j'en avais, je ne ferais pas cet affront à cette dame.
- mais enfin, pourquoi cette obstination ?
- Monsieur le maire, c'est tout bonnement impossible. Cette femme, c'est Suzanne.
