Le rital de l'aéroport
08 oct. 2009
le titre est proposé par
Solange : le rital de l'aéroport
Deux heures de retard.
Pas assez pour retourner à la maison.
Donc poireauter dans ce lieu que j’exècre.
Rien que penser au mot "avion" me terrifie. Il faudrait me ligoter pour me faire embarquer. Mais il faut bien venir accueillir les amis, et c'est pourquoi me voilà coincée dans cette demi- sphère de verre et d'alu perchée dans le ciel, comme un vaisseau de science fiction.
Et l'avion de Judy a 2 heures de retard !
Je m'assois sur un banc de métal rutilant.
Les silhouettes se découpent en ombres chinoises sur la lumière de la coupole panoramique. Peut être que ce ne sont que des ombres, des fantômes d'anciens vols jamais arrivés, ou des figurants
qui jouent éternellement le même rôle…
Des hommes d'affaires cravatés : ils effleurent un écran tactile, ou marchent de long en large, vissés à leur portable. La terre ne saurait tourner s'ils s'accordaient une minute d'inactivité. Peu de familles, on est en période scolaire. Une équipe de sport, il en faut une. Un groupe de retraités dont les valises arborent des autocollants voyants " Djerba, Airpascher ". Migrants accablés qui trimballent d'énormes sacs rayés sur des chariots à bagages. Des patibulaires que tout le monde espère voir embarquer ailleurs.
Je vais à la boutique acheter quelque chose à lire. Un polar en poche, ça convient à la situation. N'importe lequel. De
toutes façons j'oublie toujours les titres de ceux que j'ai déjà lus.
Comme je vais prendre "Nina la rouge", un homme derrière moi allonge le bras vers "l'insomnie du chacal" et dit :
- Prenez plutôt celui-là, il vous ira mieux.
Je me retourne vers l'homme. Un italien, bien sûr, je l'avais entendu au soleil de son accent. Mûr, ma non troppo. Des yeux gris dans un visage bronzé, pull en cachemire noir, du genre par exemple à vous convertir illico au café en capsules alors que vous ne prenez que du thé.
Comme il me tend le livre, je reçois une légère bouffée de Acqua Di Gio.
Les play-boys sûrs d'eux ont le don de m'énerver.
- Comment savez vous ce qui me va ?
- Vous êtes une femme raffinée, cela se voit. Et "le chacal" vous plaira, plus subtil que violent.
Un bon point pour lui, s'il avait parlé de mes yeux ou autre détail anatomique, je l'aurais envoyé promener.
- Vous l'avez lu ?
- Mieux que ça, je l'ai écrit !
- Gino del Pozzo, c'est vous ?
-Nul n'est parfait, comme vous dites chez vous… Avez-vous le temps pour un café ? J'attends un ami, mais son avion a 2 heures de retard
- Ah, Amsterdam ? Moi aussi j'attends ce vol. Volontiers, mais je préfère un thé.
Gino recule ma chaise avec élégance. Un écrivain ! Quand je raconterai cela à Judy !!!!
- Et vous, belle dame, que faites vous, laissez moi deviner… Antiquaire ? Libraire? Comédienne ?
Je ne suis pas menteuse, mais, de même que les policiers se disent "fonctionnaires" en société, il m'est impossible d'avouer mon métier. Principalement en présence de Casanova en personne. Je suis professeur de mathématiques, et beaucoup trouvent que c'est un tue l'amour garanti. Mais il n'est pas question d'amour, évidemment.
- Je suis illustratrice. De livres pour enfants.
Je ne mens pas tout à fait, j'ai décoré récemment de clips arts un poème écrit par mon neveu.
- Alors nous sommes collègues ! Parlez moi de votre métier.
- Vous d'abord. C'est quoi, la vie d'un écrivain ?
Gino est charmant, plein d'humour. Les deux heures passent vite, trop vite. La voix d'outre galaxie qui tombe des hauts parleurs annonce l'arrivée du vol d'Amsterdam.
- Claire, ce n'est pas possible que nous ne nous revoyions pas, je vous note mon numéro de portable sur le ticket de caisse, appelez moi, je vous en prie.
Il pose légèrement sa belle main sur la mienne, et file.
Un peu chavirée, je me rends dans la zone de débarquement, il y a foule et je perds Gino de vue. Qu'importe, j'ai son numéro !
Voilà Judy, épuisée par les péripéties de son voyage. Elle a toujours une foultitude de bagages, je m'attelle à sa grosse valise à roulettes, tandis qu'elle harnache son énorme sac à dos.
Comme nous nous éloignons, j'entends crier "Fausto ! Fausto !". Je me retourne. Bien sûr, c'est l'ami que Gino attendait ! Elle a une somptueuse crinière blond foncé, un blouson de fourrure, un pantalon de cuir, et une silhouette à faire damner tout le vaisseau spatial. Elle se jette sur lui et, hélas, je ne peux que constater qu'il manifeste le même enthousiasme.
Je fais une boulette du ticket du buffet, et le lance dans une poubelle.
- Allons, dis je à Judy, as-tu des souhaits pour ton séjour ?