Cette dent, oui, celle là, qui n’est pas de la même couleur que les autres, elle a été cassée le 17 août 66. Je m’en souviens parfaitement, c’est le jour du miracle.
A cette époque nous habitions encore Clavecourt. Une maison basse, de plain-pied, avec toutes les pièces en enfilade. On entrait directement dans la cuisine. Puis il y avait une grande pièce sombre, appelée respectueusement " la salle ", dont on n’ouvrait les volets que pour les grandes occasions, ou les jours de "ménage à fond ". On devait la traverser pour arriver dans ma chambre, (et depuis peu celle du bébé), et au bout celle des parents.
Entre la façade enfouie sous une immense glycine dont les branches noueuses menaçaient la toiture, et le muret qui séparait de la route, le petit jardin dit "de devant" était le royaume de ma mère. Les fleurs y portaient des noms merveilleux : boules de neige, roses de Noël, panaches Henri IV, gueules de loup, soleils et soucis, velours des dames… Les roses moussaient sur des supports hétéroclites : roses thé, roses du Bengale, la grosse Albertine si parfumée, et la rigide « Madame Coty » qui faisait la fierté de Maman.
Dès le début de l’été, ces roses suscitaient la concupiscence de Monsieur le curé : " elles vont être superbes, cette année, Jeannette ! " ne manquait il jamais de lancer à Maman lorsqu’il la voyait occupée à biner notre petite allée, quand lui-même montait à petits pas jusqu’au calvaire pour sa promenade digestive.
Parce que, chaque 14 août, Maman sacrifiait ses protégées. Sans pitié elle coupait les fleurs à ras, afin de ne pas laisser de traîtresses épines, et les jetait dans un sac de toile. J’étais alors réquisitionnée pour les porter au presbytère, où, avec les autres petites filles du catéchisme, nous préparions, dans des corbeilles enrubannées, les délicats pétales que nous lancerions le lendemain sur le chemin de la procession.
Et chaque année, mon père, traversant le jardinet ravagé, marmonnait dans ses dents : " et allons-y ! Razzia sur la schnouf!"
Son domaine à lui, Papa, c'était "le jardin de derrière", le vrai, celui où les poireaux s'alignaient au garde à vous sur la terre noire où aucun brin d'herbe n'avait la moindre chance, où les "grosses blondes paresseuses" pommaient voluptueusement, entre la "couche" vitrée qui protégeait les semis délicats, et les rames des haricots verts.
A gauche, il y avait un mur de pierres, qui chauffait les poires "doyenné du comice" et les coings bosselés.
De l'autre côté, un simple grillage nous séparait du jardin des Cardin. A travers le grillage, Albert Cardin et Papa pouvaient ainsi comparer leurs plantations, discuter sans fin de l'opportunité de planter ou non "des chaudes", et de la dernière réunion du parti.
De temps en temps, lorsque l'air était juste tiède comme il faut, Monsieur Cardin tirait dans le jardin le lit à roulettes de sa femme, entassait les coussins sous sa tête, puis revenait à ses oignons.
Maire Louise Cardin était une pâle blonde au triste visage, paralysée depuis quelque sept ans. Exactement depuis le jour malencontreux où un de nos rebouteux, dont la polyvalence s'exerçait alors aussi bien sur le bétail que les humains, lui avait "remis le cou".
"Non, je ne souffre pas, Jeannette" répétait-elle stoïquement à ma mère le jeudi, lorsque celle-ci lui apportait "lepetit écho de la mode", après en avoir découpé le patron du tricot.
Ce 17 août, un évènement considérable vint troubler la quiétude de Clavecourt : rien de moins que la venue du Président de la République ! Et pas n'importe lequel, le grand Charles lui-même, probablement soucieux d'honorer ça ou là quelque politicien local situé sur la route de ses déplacements importants.
Quarante minutes, pas une de plus, prévoyait le protocole, pour aller à pied, de la DS garée sur la place de la mairie, jusqu'au monument aux morts enfin restauré, juste en face de chez nous. Là devait être immortalisée sur la pellicule SA poignée de main au député et au maire. Celui-ci étant le cousin de celui là, ce qui avait grandement contribué à accélérer récemment les travaux du monument en panne depuis vingt ans.
Mon père nourrissait une vague rancœur contre le général, qu'il tenait - avec quelque mauvaise foi - pour responsable de son rendez vous manqué avec le destin.
En effet, lorsque le chaos de l'histoire l'avait, bien malgré lui, conduit de la mitraille de Dunkerque jusqu'à la côte anglaise, puis rejeté en France libre, où il avait assez tranquillement attendu la fin de la guerre, il s'était senti personnellement exclu par le héros.
Cependant, ce 17 août, il avait aidé notre voisin à porter Marie Louise sur un transat disposé sur le trottoir au milieu des chaises, afin qu'elle puisse, elle aussi, voir passer l’Histoire entre les caniveaux où se fanaient les pétales de la procession.
Pendant ce temps, j'étais occupée à touiller une de ces préparations que j'adorais faire alors. Dans l'espoir d'obtenir du parfum, j'avais déposé pétales de rose et eau de vie dans une des boites recyclées du lait Guigoz de mon petit frère, avec lesquelles mon père fabriquait des mobiles destinés à éloigner les oiseaux. J'étais quelque peu déçue de l'aspect boueux de la macération, et je m'apprêtais à la replacer dans le placard du haut, là où elle avait peut être une chance d'échapper aux rangements de ma mère ; pour ce faire j'avais posé un pied sur l'appui de fenêtre, l'autre sur l'évier, quand j'entendis ma mère crier "seigneur dieu !" Je sursautai et par la fenêtre je la vis se signer, puis je tombai et me cassai cette dent, là, en cognant sur l'évier.
Je sortis, la bouche en sang, mais ce que je vis alors me fit oublier toute douleur : Marie Louise marchait en souriant vers le monument.
quelle épopée !! une dent cassée, le grand Charles et le miracle.....j'ai plein de souvenirs qui me sont remontés en te lisant...le grand jardin où mon père s'efforçait chaque année de nous fournir des légumes, et où ma mère plantait des dahlias, des glaïeuls à profusion....on en retrouvait dans les rangées de pomme de terre, ou dans les haricots....ça bardait sec entre eux deux, mais ça faisait rire les voisins....! jamais vu un jardin aussi hétéroclite !! <br />
quelle belle écriture tu as !! bises !!
Savoureux, drôle et tellement vrai. J'aime ta façon, à partir d'une banale dent cassée, d'évoquer toute une époque et beaucoup plus. Les roses de maman pour la procession et papa coco, l'après guerre et l'amertume et puis ce jardin si vivant. Et puis des sourires aussi: la "polyvalence" du rebouteux, entre autres, me réjouit.<br />
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Qu'est ce que les "chaudes"?
magnifique texte qui m'a rappelé quelques souvenirs d'enfance...la Fête Dieu avec ses pétales de roses..les jardins bien séparés : l'utile pour le père...Le futile pour la mère! mais combien émouvants tous les deux !! je découvre ton blog et je me régale! merci !
J'adore tes descriptions, tes chutes, tes écrits sont si vivants ! tu dois mélanger concret et imaginaire. De quoi nous régaler comme il faut . Un miracle valait bien une dent cassée ! Bises. Joëlle
Ce savoureux récit me fait penser à ma grand-mère qui s'était habillée "en dimanche" pour aller voir passer le Grand Charles et tante Yvonne sur les boulevards.
Je suis arrivée à petits pas, à petites pauses, au bout de cette jolie histoire d'un autrefois pas si lointain et qui sent bon la vérité d'une époque. Je ne pouvais m'empêcher de déguster ces fleurs pour les processions (que j'ai vécues aussi mais en ville), de ces pétales lancés sur le chemin de la Vierge, du "jardin de derrière", le vrai...et de tout le déroulement d'un fait replacé dans son époque avec justesse et poésie. Et j'admire l'adresse de l'écrivaine qui, partant d'une dent cassée à la première ligne, n'y revient qu'à la dernière en une acrobatie fracassante: le miracle! C'est vraiment du grand art, chère Emma!
Un texte superbe.<br />
... un miracle dont on n'a pas parlé dans les livres d'histoire mais qui me plaît infiniment.<br />
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Merci, Emma.<br />
Passe une douce journée.
J'adore lire tes histoires, elles sont captivantes avec une atmosphère de vécu .Je ris en entendant le Père râler au sujet de la coupe des fleurs. Une étude admirablement bien menée.<br />
Douce soirée, bon dimanche Emma
Une belle histoire, le grand Charles avait du pouvoir quand il était au pouvoir. Vers la fin de sa carrière lorsqu il a posé la question de confiance au peuple français, la réponse l a déçu, il est parti bouder en Irlande. une belle histoire pleine de petits détails tellement significatif de la France profonde du XXeme siécle.<br />
Bonne journée Latil
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très sympa !<br />
merci de ta visite sur mon blog qui m'a permis de découvrir le tien, que je ne connaissais pas encore<br />
à bientôt<br />
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Belle ambiance<br />
Le jardin de la mère, celui du père, le regard de celui-ci sur les évènements du monde religieux et politique qui se croisent dans les caniveaux et pendant ce temps-là l'enfance continue d'être<br />
enfance dans les années 60 ou aujourd'hui c'est pareil. Mais parfois y a plus fort que les jeux de " On dirait que ..."<br />
j'aime ce texte.<br />
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Aux détours des allées du jardin, tu prolonges magnifiquement les méandres de l'Histoire et de la mémoire enfantine. Une vraie réussite, bravo !<br />
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Si tu savais ce que j'aime te lire, ma belle !<br />
Les textes sont vivants, les images bien présentées, une pointe d'humour, quelques clins d'oeil...<br />
Un pur régal !<br />
Encore ! Encore ! Encore ! Encore ! Encore !<br />
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