l'étalon dans l'estomac
14 févr. 2013réédition motivée par le nombre surprenant de connexions ces jours-ci sur cet article enfoui dans les profondeurs (surgelées) du blog
en hommage à l'ingéniosité des industriels de la mal bouffe
Vous avez été nombreux à vous étonner de l'utilisation de cette insolite expression par Hugo : Cosette avait plus qu'à son tour " l'estomac dans les talons".
Car enfin d'ordinaire l'estomac est assez bien accroché pour ne pas subir pareille distorsion.
La clinique cependant révèle des cas tout aussi étranges : rappelez-vous ce malheureux polycondriaque dont la plainte résonne encore de nos jours :
J'ai la rate
Qui s'dilate
J'ai le foie
Qu'est pas droit
J'ai le ventre
Qui se rentre
…..L'estomac
Bien trop bas
Et les côtes
Bien trop hautes
J'ai les hanches
Qui s'démanchent
L'épigastre
Qui s'encastre
L'abdomen
Qui s'démène
......
Et l'coccyx
Qui s'dévisse
J'ai les g'noux
Qui sont mous
…..Les guiboles
Qui flageolent
J'ai les ch'villes
Qui s'tortillent
Les rotules
Qui ondulent
…..L'trou du cou
Qui s'découd
Le tableau est très clair : " l'estomac est bien trop bas", nous voyons s'amorcer la descente, qui se poursuit à cause de " l'épigastre qui s'encastre", le "coccyx dévissé" ne peut contenir l'organe, les "genoux sont trop mous" pour faire barrage, et le pire arrive : l'estomac chute dans les talons.
Quoique.
Quoiqu'on puisse douter que l'estomac puisse descendre à la fois dans les DEUX talons ! il y a là une impossibilité mécanique.
On devrait donc probablement parler de "l'estomac dans un talon". Force est de reconnaître que l'expression a beaucoup moins d'allure.
D'ailleurs chers auditeurs, ce n'est pas dans l'anatomie pathologique qu'il faut chercher l'origine de cette expression, mais dans l'histoire.
Nous sommes en avril 1671.
Le roi a été invité par le vieux Condé à une fête en son château de Chantilly. Le roi est alors un fringant jeune homme qui n'aime rien tant que guerroyer. Au repos, il aime les dames et la chasse à courre. Il affectionne particulièrement un bel étalon noir, cadeau du roi de Prusse. L'animal fougueux s'appelle Thalon, en hommage au cheval mythique né des amours quelque peu cavalières de Pégase et de Io. Le roi en est fou, le bouchonne lui-même, le parfume aux onguents d'Arabie ; nul autre que lui n'a le droit de le monter, on peut dire que l'étalon Thalon est le talon d'Achille de Louis.
Or le roi a un frère qu'on appelle Monsieur, sans doute parce qu'il l'est fort peu. Monsieur ronge son frein dans l'ombre de Soleil, et il le jalouse fort. Profitant de ce chambardement de carrosses de la cour qui va à la fête, ce 24 avril, il a l'idée d'emprunter Thalon et de couper par la campagne afin d'arriver avant le roi. Il pique et force tant et tant l'étalon qu'à la fin il s'étale, raide mort devant les écuries de Condé, la bave aux lèvres.
Commet faire disparaitre une telle masse, alors que le carrosse royal n'est qu'à quelques heures ?
Une seule solution : un équarrissage express. Il court dans la cuisine, où un dénommé Fritz Karl Watel, un type fort anxieux, s'arrache les cheveux parce que les pintades ont la plume terne, quant au poisson, n'en parlons pas, il n'est pas arrivé. C'est dire si la proposition de Monsieur lui sauve la mise. Vite une armée de marmitons et de valets est requise pour découper le pauvre Thalon.
- Rappelle-toi bien, dit Monsieur à Fritz Karl, que jamais le roi ne doit savoir qu'il a l'étalon dans l'estomac ! JAMAIS, tu m'entends ?
Or le pauvre Fritz parle fort mal notre langue
- pas l'estomac dans les talons je le jure, Monseigneur. Et il part en répétant : jamais l'estomac dans les talons … formule qui est restée célèbre, parce que les marmitons malicieux répétent à qui mieux mieux : " toute la cour a l'estomac dans les talons", ce que Marie Thérèse l'Autrichienne prend pour une expression française décrivant leur grand appétit.
Quant à Monsieur, on dit que pour plus de sûreté, il passa le pauvre Watel au fil de son épée. La version officielle conclut au suicide, c'était un type tellement anxieux.
Voila donc chers auditeurs, l'origine exacte de l'expression "l'estomac dans les talons".
