Cékoidon ?
26 juil. 2015pour les impromptus littéraires
Dans la salle des arts militaires du musée du peuple à Irkoutsk, on peut admirer un cekoidon, pièce unique en bronze, qui, comme beaucoup des œuvres exposées, a une histoire émouvante, que Tolstoï relate dans ses souvenirs.
L'objet témoigne à la fois d'un passé glorieux et d'une piété familiale hors du commun.
Il a été conçu et usiné par le général Piotr Dourakine, pour être offert à son frère, Ivan Dourakine, son aîné de deux ans, lui-même également général, qui avait gagné ses galons et perdu ses deux bras à Sébastopol, ce qui, hélas, le privait définitivement du plaisir du knout.
Afin de pallier l'humeur souvent morose d'Ivan, Piotr Dourakine fit réaliser pour lui une réplique miniature du célèbre canon Gustav. L'œuvre comporte un réceptacle sur le dessus, et un levier latéral.
Dans le salon vert du château des Dourakine, l'objet trônait sur une vaste table supportée par des pattes de lion en bois doré, dont le plateau représentait fidèlement la carte de Sébastopol, son port et ses huit baies.
Entre les hautes fenêtres se dressait un haut chevalet sur lequel on devinait un grand tableau voilé par le drapeau de la Sainte Russie.
Sauf quand les généraux Dourakine décidaient après boire de refaire la funeste bataille. Le vieux Nikolaï enlevait alors le drapeau, découvrant le portrait par Morton de Lord Raglan Somerset, celui-là même à qui Ivan devait d'être estropié.
Ivan crachait alors son tabac mâché dans le réceptacle du cekoidon, donnait un grand coup de crâne sur le levier, qui actionnait un puissant mécanisme, et la chique et le jus de chique étaient alors violemment propulsés sur l'ennemi.
La précieuse machine fut retrouvée par miracle dans les décombres après l'incendie du château Dourakine en 1914.
