pour Miletune, sur un tableau d'Emile Claus

       On aimerait croire qu'il est heureux, le vieux jardinier.
Parce qu'on aime, on adore le jardin. Tout le monde aime le jardin, les roses et les salades. Le jardin est un bout d'Eden rien qu'à nous… Le "rien qu'à nous"  en fait un paradis.
 
On aimerait croire qu'il est heureux, le vieux jardinier.
Parce qu'on aimerait croire que vieillesse apporte sagesse, que sagesse rime avec sérénité, que sérénité vaut bonheur.
 
Allons !
 
Certes, c'est un homme de la terre le vieux jardinier, ses énormes pieds presque racines sont ancrés dans la terre, ses mains immenses sont faites pour manier des outils, planter, repiquer…
Est-il heureux pour autant, le vieux jardinier ?
 
D'ailleurs est-il si vieux ? Son poil n'est pas tout à fait blanc, et bien que les épaules soient un peu cassées par le travail, une puissante musculature sous la tenue modeste trahit encore la sève.
 
Et son regard ? Est-ce celui d'un homme tranquille, alors qu'il flambe sous les sourcils broussailleux ?
 
Allons, cet homme est en colère.
 
En colère contre la vie ? Contre sa vie ? L'âge qui vient ? Sa condition ?
 
Cet homme ne rentre pas à la maison après avoir repiqué ses poireaux, et retiré ses sabots pour ne pas salir.
 
Cet homme est un serf. La colonne grandiloquente sur la gauche ne peut être la déco d'une modeste maison, c'est celle du perron de Monsieur le Comte, ou du notaire qui a racheté le château.
Peut-être qu'il exècre le destin qui l'a fait valet, lui, Hercule. Parce qu'en plus il doit porter le prénom ridicule que lui a donné Soeur Marie de la Contemplation qui l'a recueilli sous le porche du couvent.
 
Peut-être qu'il y a bien longtemps il a été amoureux d'Adeline, la petite Comtesse, celle-là même qui lui demande aujourd'hui de remplacer le bégonia de l'entrée que les chiens ont bousculé ; en minaudant, sûre qu'elle est encore, la pauvre folle, du pouvoir de ses charmes fanés…
 
Mais nous pouvons voir l'image d'un jardinier heureux du travail accompli, rentrant du jardin alors que doucement s'évapore la chaleur du jour.
Car nous ne voyons que ce que nous voulons voir, et n'entendons que ce que nous voulons entendre.
 
pour Miletune, sur un tableau d'Emile Claus
 
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