La troisième fois
29 nov. 2017Le bruit l’a réveillé vers minuit.
Il avait déjà eu tant de mal à s’endormir ! La chambre est glaciale. Le feu s'est encore éteint dans la salle voisine, la bûche n’était pas assez grosse pour tenir la nuit. Sylvie le houspille depuis des années pour qu’il fasse installer le chauffage central ; à tout le moins, en lieu et place de la vieille cheminée dont la chaleur se déperd dans des conduits vieux de deux siècles, un insert qui aurait bien chauffé la grande pièce et la chambre.
Mais il dit toujours : “à quoi bon faire des frais, ma fille, ça me va bien comme ça ! depuis le temps qu’elle marche, cette cheminée ! elle et moi, on fait la paire”.
Par fierté il ne lui dit pas que c’est maintenant Joseph qui vient couper le bois et recharger le panier de bûches, parce que les forces lui manquent depuis qu’il a attrapé ce mauvais rhume.
Il ne ferme même plus les volets.
Et c’est ainsi qu’il le voit : d’abord l’or phosphorescent de ses yeux, puis, parce que la lune est pleine, son corps massif masquant la silhouette du pommier, et les ailes noires avec lesquelles il bat la fenêtre.
“Fous le camp, vermine “crie-t-il ! Mais l’oiseau de nuit continue son manège, tap tap tap, puis un grand cercle dans la nuit et revient à la charge, tap tap tap.
Il veut lancer sa pantoufle pour le faire fuir, mais celle-ci retombe au pied du lit tandis qu’une quinte de toux le terrasse.
Ça n'est pas la première fois qu’il voit la danse du hibou.
La première, c’était dans la nuit du 16 juillet 59.
Impossible d'oublier cette date.
Il dormait du sommeil du juste, épuisé parce qu'il avait dû moissonner au phare. Il fallait faire vite parce que beaucoup au village attendaient la machine prêtée par la coopérative.
La Jeannette l’avait secoué : ”eh, François, il y a quelqu’un qui tape au volet”. Il avait grommelé “laisse-moi dormir” et s'était retourné vers le mur. Mais elle avait insisté “j’ai peur, François, prends le fusil ”!
Alors il s’était levé en ronchonnant, avait soulevé le loquet de la porte de devant, et il avait vu un hibou qui cognait contre le volet, on aurait dit qu’il voulait entrer.
Il avait claqué dans les mains, mais l’oiseau n'avait pas eu peur. Alors il avait pris un balai et essayé de taper, l’animal était parti dans la nuit avec un bruissement soyeux.
François était rentré et avait rassuré Jeanne : “C'est qu'un hibou, et il est parti”. Il n’avait pas compris pourquoi Jeanne se signait, mais comme cela lui arrivait souvent, il ne posa pas de question.
A peine était-il recouché que le bruit avait repris. Furieux il avait dit : “je vais lui flanquer un coup de fusil”.
Mais Jeanne l’avait retenu : "Faut pas réveiller les voisins !”
Le vacarme avait duré jusqu’à l’aube.
”Sale bête, quand même “ disait-il à Jeannette tandis qu’elle sortait le pain du garde-manger. C’est alors qu’ils avaient vu le garde ouvrir la petite barrière du jardin accompagné du maire ceint de son écharpe tricolore. Et Jeanne s’était évanouie. Ça ne faisait que deux mois que le Christian avait été appelé sous les drapeaux !
La semaine suivante Jeanne avait dit : “le hibou nous avait prévenus”. Il avait haussé les épaules, mais n’avait pas eu le coeur de lui reprocher sa fichue superstition.
Aussi, quand le hibou était revenu une nuit taper dans les volets, bien des années après, alors que l’hôpital avait renvoyé Jeanne à la maison, François était sorti, et la gorge serrée il avait fait semblant de discuter avec quelqu'un.
“C’est le Joseph “expliqua-t-il à sa femme," il est allé au mariage au bourg, et il a un coup dans l’aile, il veut à tout prix emmener la branche cassée du pommier, à c't'heure, j'te jure, mais il est saoul, on peut pas lui faire entendre raison !"
Mais Jeanne n'entendait déjà plus son pauvre discours.
Il semble à François que les yeux du hibou sont d'énormes phares dans la nuit. Il se lève péniblement, ses jambes le portent mal, il se tient au lit puis au fauteuil pour aller jusqu'à la fenêtre, réussit à l'ouvrir.
Il dit " tu peux entrer".
(réédition)
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