Une femme d'affaires. Emma

Une femme d'affaires. Emma

pour Miletune         nouveauté gênante : il semble que le son soit à présent automatique, pour le couper voir en bas de l'article.

 

Ne cherchez pas Madame Sara dans les petites annonces des clair-voyants, mentalistes, tarologues, mediums, visuels, auditifs, et autres marabouts désenvoûteurs.

Ne croyez pas que vous la verrez officier dans des stands de foire en oripeaux bariolés.

N'attendez pas d'elle des promesses photocopiées dans votre boite à lettres "Madame Sara mettra un terme aux chaîne qui vous plongent dans l’échec dans votre vie et vous ramené dans l’équilibre. "*

Elle, c'est la quintessence de la Voyance.

Au 7 de l'avenue Allan Kardec, dans l'entrée de marbre noir du très chic immeuble 18e où elle professe, une plaque de cuivre indique sobrement : "Sara Delaunay", parmi celles de médecins et avocats étalant titres et spécialités.

Catherine Michalon a choisi Delaunay comme nom professionnel, en raison de son élégante ambiguïté aristocratique, sans toutefois tomber dans l'ostentation de la particule ; quant à Sara, c'est bien la seule concession qu'elle fasse à un léger mystère ésotérique.

Elle vous reçoit en tailleur gris perle et chemisier de soie ivoire, dans un salon classieux : moquette beige, murs blancs, bois blond, verre et cuir blanc.

Seule une boule de cristal, (à laquelle elle ne touche jamais), posée sur un haut piédestal noir et savamment éclairée par une des appliques art déco, rappelle avec malice pourquoi vous êtes là, une fois qu'un fauteuil de cuir blanc vous a happé, face à celui, situé à contre-jour, où Sara prend place. Seul autre ornement de la pièce, un grand tableau de Tamara de Lempicka, situé sur le mur opposé, représente une robuste teutonne dans les tons brun et vert de gris.

Dans le visage lisse de Sara encadré par un impeccable carré châtain, on ne voit que son regard magnétique, d'un bleu-gris intense, qui semble vous percer jusqu'à l'âme.

Mais elle sait admirablement mettre à l'aise les clients rongés par l'anxiété, l'avidité, la jalousie ou la culpabilité : ses manières sont élégantes et raffinées, mais en aucun cas hautaines.

D'une voix calme et étale elle devine et analyse chaque situation avec une incroyable justesse et ses conseils se révèlent toujours excellents. 

A l'époux volage, elle recommande plus de prudence dans ses vies parallèles, sous peine d'être privé à court terme de la fortune de son actuelle légitime ; à la légitime elle chuchote des recettes très intimes capables d'assurer l'attachement de l'époux volage (éventuellement le sien). Elle sait prédire qu'il faut au plus vite vendre les Suez, mais surtout pas la maison du grand-père. Elle pourrait même préciser, si elle ne jugeait opportun de garder ce flash pour une autre occasion, que cette maison est scandaleusement sous-évaluée par le notaire qui la convoite pour le compte de celle qu'il appelle sa nièce. Elle met en garde contre son entourage le candidat à la députation parce qu'elle a la vision très nette de courriers anonymes dans la boite à lettres du commissariat…

Bref, elle mérite amplement les honoraires, plus que coquets, qu'elle reçoit, toujours en liquide, avec la plus grande simplicité.

 

Sa journée terminée, elle passe dans la salle de bains attenante, enlève les lentilles de contact bleues posées sur ses prunelles chocolat, sa perruque châtain, et secoue avec volupté ses boucles brunes. Enfin elle accroche soigneusement son tailleur de grande marque dans la penderie où elle prend un jean qu'elle enfile avec une chemise rose, et échange ses escarpins contre des baskets.

Ainsi redevenue Catherine, elle quitte son bureau le plus discrètement du monde, puisqu'elle est seule à occuper l'étage, et quitte l'immeuble par la sortie de derrière qui donne sur une ruelle piétonne.

Elle ne craint pas d'être reconnue ; si elle avait dû l'être, ce serait fait depuis longtemps puisqu'elle compte dans sa clientèle actuelle plus d'une relation de sa précédente carrière, lorsqu'elle était Katia, l'une des hôtesses les plus distinguées de Madame Svletana.

Elle, au contraire, a gardé d'eux des souvenirs très précis qui confèrent à ses prédictions une acuité diabolique.

Maintenant qu'elle est retraitée de la galanterie, elle habite sur le quai une jolie villa d'où elle peut voir passer les péniches, et vers laquelle elle se dirige présentement à grands pas, profitant de cette douce fin d'après-midi, pressée de retrouver Galaad, son épagneul doré, et .la volière de perroquets verts que Svletana lui a léguée quand elle a dû repasser précipitamment la frontière..

De l'époque slave elle a conservé trois "réguliers", comme on dirait dans un roman de Simenon, peu encombrants puisque, en raison de leurs obligations professionnelles et familiales, ils ne viennent qu'un jour par mois ; chacun ignore, non l'existence des deux autres, la ville est si petite, mais leur statut de concurrent.

Ce sont Jacques Lefranc, un avocat octogénaire toujours vert et disert, le Commissaire Grosset, et Maitre Rapinat, notaire. (il y a toujours un notaire dans les romans de Simenon, alors qu'on peut déplorer que leur cote ait beaucoup baissé à notre époque de courses poursuites et autres cascades).

 Ces "réguliers" qui ont connu Katia fringante dominatrice aux tresses blondes en couronne, ne sont pas mécontents que Catherine leur offre maintenant un accueil bourgeois et presque conjugal qui sied mieux à leur forme actuelle.

Elle sait en particulier les écouter pendant des heures, et, ce qui les change agréablement de leurs épouses, elle s'intéresse beaucoup à leurs activités professionnelles : ils se connaissent depuis si longtemps qu'ils se sentent parfaitement en confiance avec elle.

 

Depuis quelque temps, toutefois, pour mettre à jour ses petits carnets noirs, elle fait moins confiance à sa mémoire, et elle utilise une ces petites merveilles de la technologie, un magnétophone miniature de haute définition enchâssé dans le pied de la lampe de chevet.

 

Carole 22/10/2013 00:50

A la foire de Nantes, nous avons "Madame Violetta", une voyante à l'ancienne, avec fautes d'orthographe. Je l'ai vue un jour faire le ménage de sa caravane... parfois le mystère trébuche sur le quotidien, et s'efface à la serpillière.

flipperine 20/10/2013 18:31

c'est bien la dernière des choses que je ferai que d'aller voir une voyante

Solange 20/10/2013 17:03

Intéressant récit, façon comme une autre de refaire sa vie. Drôle cette vidéo.

Pascale☼Nokomis 19/10/2013 14:43

Joliment écrit et chouette vidéo.
Je reste sur cette phrase cependant "Personne ne pourra me sauver, je suis la seule qui puisse le faire..."
Belle fin de journée Emma

Louv' 18/10/2013 23:16

Une qui ne connaît pas la crise ! Elle en aura plumé des pigeons :)

aimela 18/10/2013 19:09

Belle reconversion pour Catherine :)

Merci pour la vidéo, je ne connaissais pas

Mony 18/10/2013 14:46

J'ai relu avec plaisir cette intrusion dans le domaine d'une voyante bien particulière.

Michèle 18/10/2013 14:10

Bonjour Emma,
Ton texte, on pourrait dire, très réaliste est passionnant et l'on se régale avec la vidéo. Merci, je viens de passer un super moment. Amicalement. Michèle

Quichottine 18/10/2013 09:41

J'adore !!! Un beau recyclage de Catherine en Sarah... :)

Merci aussi pour la vidéo, Emma.
Je n'avais pas encore entendu ce sketch.

Passe une douce journée.

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