Salade mexicaine

Salut soeurette !

Tu ne vas pas croire ce qui m’est arrivé aujourd'hui !

Tellement extraordinaire que je ne peux pas attendre que tu sois réveillée pour te le raconter.

Donc ce midi, comme tous les midis, j'étais à la brasserie de l’horloge, à brouter leur sempiternelle salade anémique, baptisée "mexicaine" sans doute à cause de quelques grains de maïs épars. Quoique leur "provençale" semble absolument identique. Il n’y a que dans la "nordique" que le maïs est remplacé par de minuscules morceaux de haddock. Bref, c'est toujours pareil : un peu de verdure avachie, avec beaucoup de vent. Tu sais, je commence à être fatiguée de cette brasserie où je déjeune depuis bientôt un an. Pourtant au début, j’aimais beaucoup son ambiance 19e,  sombre, très reposante.

Tu dois te demander pourquoi je te raconte ces salades, (pour toi  le choix se limite à riz ou riz, j’imagine)…

C'est que je suis encore tourneboulée, et j'ai besoin de rassembler mes idées pour remettre les évènements dans le bon ordre.

Donc je broutais ma mexicaine quand "il" est entré.

Habituellement je ne jette qu’un regard distrait aux autres clients. Entre habitués, on se salue, sans plus.

Mais lui, ah, lui ! Il était, comment te dire… spectaculaire !

 Sorti d’un roman de gare. Veste de tweed, et longue écharpe romantique. Tellement craquant avec ses lunettes embuées et les gouttes de pluie encore accrochées à ses épais cheveux bruns. Et, tu ne vas pas le croire, dépassant ostensiblement d’une de ses poches, devine…  l’écume des jours ! Carrément !

Mais c’est pas tout.

A peine entré, le voilà qui fonce sur moi ! Et là, Léna, je peux presque entendre le you-you que tu vas pousser en lisant mon mail.

Il a retiré ses lunettes pour les essuyer.  Waouh ! Des yeux gris ardoise, exactement de la couleur de son écharpe.

- Vous êtes Hermione ? Moi c’est Boris, vous permettez ? 

Et il s’assoit en face de moi.

Boris. Ben voyons. Un dragueur.

J'ai pris  un air pincé en désignant du menton le livre qu’il affichait ostensiblement.

- Enchantée, je suppose que vous êtes l’auteur ? 

- Ah ah ! Que vous êtes drôle, Hermione !

- Cessez de m’appeler Hermione, d’ailleurs, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je souhaiterais déjeuner tranquillement. 

- Vous n’êtes pas Hermione ? Mais c’est formidable ! Je ne suis pas Boris non plus. Permettez-moi de me présenter : Antoine Blaise, journaliste à "femme éternelle".

Et comme je restais interloquée, il m’a expliqué qu’il prépare un article sur les sites de rencontre, et qu’il paie de sa personne, afin d'entrer, comme il dit, dans le vif du sujet.

- Apparemment, mon Hermione du jour m’a posé un lapin. J’ose espérer que ce n’est pas cette grosse dame là-bas à demi cachée par le pilier. Vite je planque le bouquin avant qu’elle me saute dessus …

Il avait de belles dents et un rire communicatif.

- Je n’aime pas beaucoup me contempler dans la glace, laissez-moi m'asseoir près de vous sur la banquette? C’est la banquette que je préfère dans les brasseries, dos au mur, face à l’assaillant…

Tout en parlant il s'était baissé sous la table pour ramasser ma sacoche, et il l'a posée sur la chaise qu’il venait de quitter, à côté de son écharpe.

Au même moment, à quelques tables de là, un gamin s'est mis à faire une scène, et taper avec sa cuiller dans  le coulis de fraise de son dessert en criant  "je veux encore des frites !"

-Caractère de cochon, a commenté Antoine, promettez-moi, Hermione, que nous n’aurons jamais d‘enfant !

Je n’ai pas pu m’empêcher de rire.

Après quelques minutes de marivaudage, Antoine a pris congé, un peu trop rapidement à mon goût, et il dit, tout en lançant son écharpe par-dessus son épaule :

-à bientôt, Hermione, on s'appelle ?

Je me suis demandée comment on pourrait s'appeler, alors qu'il ne connaissait ni mon numéro de portable, ni même mon prénom.

J'ai alors voulu régler l'addition.

Mais j'ai eu beau fouiller dans mon sac, pas de porte-monnaie. J'ai continué à chercher fébrilement, mais j'avais déjà compris.

C'est alors qu'un convive auquel je n'avais pas prêté attention arriva vers moi en souriant.

- Je peux vous aider ? Je crois deviner que vous êtes en difficulté.

J'étais furieuse :

- ah non, vous n'allez pas vous y mettre vous aussi, je n'ai plus de porte-monnaie, pas la peine de perdre votre temps. À moins que vous ne vouliez payer pour moi ?

-Volontiers.

- Vous êtes de mèche avec ce voleur ?

- Allons donc, je me présente : lieutenant Jérôme Casart, spécialisé dans la cybercriminalité. Je piste cet individu depuis 6 mois.

- 6 mois ! Vous l'aviez là sous vos yeux et vous ne l'arrêtez pas ?"

- Ah, Hermione, mon enquête est loin d'être bouclée, on ne sait pas encore s'il travaille en free-lance ou en réseau…

- ça suffit, ne m'appelez pas Hermione, je ne drague pas sur internet ! Alors votre boulot c'est de traquer les clients des sites de rencontre ? Vaste programme !

- Il se trouve que c'est la première fois que notre homme se manifeste sur "sentimentsvrais.com". Coup de chance parce que, en quelque sorte grâce à vous, j'ai pu prendre quelques photos qui nous seront bien utiles. Vous avez raison, la cyber-drague est tout à fait légale. Ce qui l'est moins, c'est de détrousser ses conquêtes. Avouez que c'est un artiste ! Il pourrait se contenter d'arracher des sacs, mais non, il le fait avec élégance. Ah, notre époque a perdu le sens du panache !

Mais ce n'est pas pour cela que nous le pistons. Notre Lupin est polyvalent, "multicartes" si j'ose dire, en ce sens que c'est un virtuose du piratage de cartes bleues.

 Je ne me suis pas engagé dans la police par attrait pour les crimes de sang, savez-vous, mais pour le plaisir de jouer au chat et à la souris, surtout quand la souris est aussi intelligente que lui.

Je passe au bar, régler votre addition, si  si,  c'est un plaisir, je vous assure…

Voulez-vous me laisser votre numéro de téléphone ? N'ayez crainte, c'est  juste au cas où on retrouverait votre porte-monnaie.

Je le lui ai donné. J'ai peut-être eu tort, mais tu aurais vu ses yeux ! Verts avec des paillettes  dorées, et malicieux…

Bon, ma petite Léna, je vais essayer de dormir après toutes ces aventures.

Il doit être à peu près 5 heures à Shanghai, tu vas bientôt te lever, j'ai hâte de savoir  ce que tu penses de tout cela ! 

 

Louv' 19/08/2013 19:13

Et alors ? Qu'en a pensé Léna ? Les yeux verts en Chine, ça doit la faire rêver, non ? ...
Super ton récit, Emma.

Solange 19/08/2013 14:58

J'admire ton imagination, j'ai eu autant de plaisir à le relire que la première fois.

Mony 15/08/2013 17:54

Une belle satire de note société, de son urgence à communiquer et paradoxe, de sa difficulté à entrer en contact avec d'autres personnes, de ses requins aussi qui fraient dans ces eaux troubles. J'aime.

Carole Chollet 12/08/2013 22:22

Je pense... qu'elle va devoir changer de crèmerie... pardon, de brasserie, ton héroïne. C'est pire que "Meetic", ce café de l'Horloge.

Quichottine 12/08/2013 19:33

Superbe !!!

On s'y croirait !

Passe une douce soirée.

flipperine 12/08/2013 17:51

il faut tjs se méfier des gens que l'on ne connaît pas et tu aurais du demander sa carte de police à l'autre monsieur

Nina Padilha 12/08/2013 11:36

Un récit très réaliste !
J'ai bien aimé.
Bisous !

aimela 12/08/2013 09:32

Toujours se méfier des hommes aux yeux verts, celui-ci est peut-être plus dangereux que l'Arsène Lupin ( rires)

Annick SB 12/08/2013 09:17

Quel talent notre Emma !
Toujours la petit touche critique des pans modernes de la société qui part en salade !!!
Bravo !

jill bill 12/08/2013 06:51

Voui lu sur miletune... Un bel Arsène et puis une gentleman, enfin espérons !

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