Correspondance...

Publié le 26 Août 2013

pour Miletune, sur un tableau de P Bonnard.

correspondance à 4 mains, la lettre d' Adeline (= Mony ) à Marianne  (= Emma), et sa réponse

Correspondance...

Mercredi, 16 juillet 1902

 

Chère Marianne,

Te souviens-tu de ce petit carnet rose dans lequel je notais tout ce qui me semblait précieux ?

…précieux comme ton adresse qui me permet de t’écrire aujourd’hui.

Près de trois années se sont écoulées depuis notre départ de l’internat et ces mois durant lesquels nous avons changé de siècle se sont succédés dans un tourbillon d’activité, au point que je n’ai pas vu le temps passer. Il me semble, ma bonne, entendre ton rire clair et joyeux et notre complicité est, là, si forte qu’elle me conforte encore et toujours. Et pourtant je m’en veux de n’avoir pris plus tôt de tes nouvelles, ni de t’avoir prévenue de l’ouverture de mon petit atelier de couture qui, ma foi, me donne entière satisfaction. Quelques dames du bourg renouvellent régulièrement leur garde-robe et font appel à mes services, me confiant bien souvent le choix du modèle et du tissu de leurs toilettes. Il s’agit pour moi de faire preuve d’ingéniosité en choisissant des coloris et des coupes qui les mettent l’une et l’autre en valeur et gomment leurs éventuels défauts. Il faut voir mes clientes parader sur le parvis de l’église à la fin de la messe du dimanche matin, c’est à qui sera la plus élégante. En toute modestie j’avoue recevoir quelques compliments et le bouche à oreille aidant de nouvelles commandes me parviennent au point que j’envisage d’engager une apprentie, voire une ouvrière.

Qu’en est-il pour toi ? As-tu pu réaliser ton rêve de voyages ? Découvres-tu ces départements et ces régions qui te fascinaient au cours de géographie donné par ce farfelu de Derombière ? (bel homme entre nous, ce Derombière) Mais peut-être as-tu trouvé l’âme sœur et es-tu sur le point de convoler ? Si c’est le cas, je serais infiniment heureuse de te proposer mes services pour la réalisation de ta robe de mariée. Comme nous en rêvions de cette robe et de notre futur mari…

J’en viens au sujet plus précis pour lequel je te contacte. Avant-hier, au grand bal du 14 juillet, j’ai eu le plaisir d’être invitée à plusieurs reprises à danser par un jeune homme originaire de ton village, très charmant et bon danseur de surcroît. Il se nomme Georges Canfin et m’a dit travailler chez un notaire. Je sais que je peux avoir confiance en toi et je t’avoue qu’il m’a fait la promesse de me retrouver à la soirée donnée à l’occasion de la fête patronale, le 14 août prochain. Depuis, le temps semble s’écouler lentement et mon imaginaire, toujours aussi fertile, me mène vers des chemins de délices…

Chère Marianne, peux-tu m’en dire un peu plus sur ce jeune homme, le connais-tu personnellement ou connais-tu sa famille. Est-ce là des personnes bien et dignes de confiance ? 

J’attends ta réponse avec impatience et je te serre contre mon cœur,

Ton amie fidèle,

Adeline  (Mony)

********************

 

Samedi 29 juillet 1902

 

Chère Adeline

Quelle surprise ce matin lorsque j'ai reconnu  ta petite écriture pointue à l'encre violette sur l'enveloppe rose que mère m'a tendue. Les yeux fermés, sans doute, j'aurais reconnu le parfum des sachets de lavande que tu glissais dans tous tes tiroirs.

Trois ans, trois ans que j'attends un signe de toi.

Nous nous étions promis, rappelle-toi, que nous nous écririons au moins une fois par mois, pour prolonger nos interminables conversations qui faisaient tant rager Sœur Marie Dolores au dortoir…

Je me réjouis  de tes succès dans la couture et la mode. J'ai toujours été admirative de tes talents artistiques, bravo, ma chérie.

Justement j'ai rencontré chez mon oncle  Henri (tu te rappelles, ce chanteur à la belle moustache noire qui fait la honte de la famille, et dont nous étions amoureuses au pensionnat ?) une dame remarquable qui crée des toilettes et chapeaux.

Elle s'appelle Gabrielle Chanel, et elle a de grandes ambitions, dont tu pourrais t'inspirer (bien que je doute que ta timidité le permette).

D'abord, plus de corset, tu imagines ? Enfin libres !!!

Et elle a pour projet d'ouvrir boutique à Paris. Paris !!!

En attendant, nous apprenons toutes les deux à conduire l'automobile de l'oncle Henri. C'est follement amusant.

Tu comprends, je suppose, que je ne suis pas prête de te demander de confectionner mon trousseau de mariage. Grands dieux non ! Quand il y a tant de choses passionnantes à faire avant de s'encombrer d'un tyran domestique et de marmots !

Je ne dis pas que vers la trentaine je ne m'y résoudrai pas, mais pour l'instant j'ai d'autres projets, dont dans l'immédiat un voyage en Egypte, qui me fournira matière pour les chroniques que j'écris dans " la tribune de la montagne" dirigée par un ami de mon oncle.

Alors venons-en à ce beau danseur qui fait battre ton cœur, Georges Canfin.

Bien sûr que je le connais ! Lui et sa belle chevelure blond vénitien ondulée sont célèbres à Viremont ; ses parents ont une grosse ferme ici, mais j'ignorais qu'il habitait maintenant ton village. Il faut dire qu'il n'a donné son adresse à personne quand il a quitté Viremont précipitamment l'an dernier.

Il n'est jamais revenu ici, et on le comprend ! Parce que s'il le faisait, il serait accueilli avec des fourches par quelques maris furieux, je te laisse deviner pourquoi…

 Il y a eu en particulier un scandale retentissant quand la femme, la sœur, et la fille de Monsieur le Comte (sa mère est morte, hélas), chez qui il était intendant, ont mis au monde le même mois des bébés blond vénitien, alors que le Comte est certes chauve, mais noir de poil…

Mais non, ma petite Adeline, je te fais "marcher" comme on dit, parait-il, à Paris. Ton Georges est sans aucun doute un garçon tout ce qu'il y a de bien, sage et excellent comptable. De plus il a de belles espérances, la ferme de ses parents étant la plus grosse du canton.

Tu peux donc donner libre cours à ta passion.

À supposer que cela existe ! (à l'intérieur du mariage s'entend…)

Pardonne-moi de t'avoir taquinée ainsi, mais avoue que tu le mérites, après m'avoir laissée si longtemps sans nouvelle (mes lettres me sont revenues parce que tu as changé d'adresse semble-t-il).

J'espère que nous allons pouvoir reprendre le fil de notre relation. Si tu m'invites,  je viendrai à ton mariage en automobile, je te ferai faire une virée, tu verras comme c'est amusant…

 

Pour toujours,

ta Marianne 

 

Rédigé par Emma

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Solange 28/08/2013 20:28

Très intéressantes à lire ces deux lettes,bravo à vous deux.

Carole 26/08/2013 23:08

Et la lettre de Gabrielle Chanel à Pierre Reverdy ? (juste pour te souffler un sujet...)

flipperine 26/08/2013 12:02

une belle correspondance et on écrit souvent quand on a besoin hélas

Quichottine 26/08/2013 11:43

Un très bel échange... j'aime beaucoup.
J'ai failli croire au début de la lettre en réponse... Mais heureusement que ce n'était qu'une boutade.

Heureuse que tout se termine bien. :)

Bises et douce journée, Emma.

aimela 26/08/2013 09:01

La douce Adeline et la piquante Marianne nous laissent une correspondance agréable à lire. Bravo Mony et Emma :)

jill bill 26/08/2013 07:22

Voui lu le tout sur miletune, bien plaisante lecture ! Merci... JB