Suzanne

 pour miletuneRz_photo-gardienne-musee.jpg 

-Merci beaucoup, monsieur le Conservateur, de m'avoir permis de voir l'expo Delvallée avant la visite du ministre demain. Il a beaucoup tenu à inaugurer notre nouveau musée avant les élections.

Rappelez-moi l'heure de son train, Marylène ? 10 heures 48 ? Ça ne nous laisse pas beaucoup de temps avant le déjeuner. Vous vous rappelez que vous êtes convié, cher ami ? Au "Chaudron", comme il se doit. C'est à 12 heures 30 précises, parce que l'après-midi est chargée. Je crains d'ailleurs que la visite à l'usine Malville soit moins agréable pour lui que celle du musée.

Enfin, grâce à vous, je pourrai briller, je suis maintenant incollable sur Delvallée. Ses marines sont remarquables, mais la série des « Suzanne » est une splendeur. Et votre éclairage est parfait.

Non seulement cette femme devait être une vraie beauté, mais on sent que le pinceau de Delvallée était amoureux de sa peau. La chair est comme illuminée de l'intérieur, nacrée, avec des zones bleutées tellement émouvantes...

-Ah, monsieur le Maire, je suis heureux de vous voir aussi enthousiaste. Il est vrai que beaucoup mettent la "Suzanne" de Delvallée bien au-dessus des Renoir, dont elle a la luminosité,  parce qu'elle est beaucoup plus vivante... Pas "sexy", mais charnelle, dense, infiniment sensuelle...

-Sans nul doute, elle était sa maitresse, il ne pouvait rester insensible à tant de grâce...

-Je n'en sais rien, mais j'en doute. Madame Delvallée était d'une jalousie si féroce qu'elle assistait à toutes les séances de pose. On la voit même à l'arrière-plan sur certains tableaux, occupée à des travaux de couture et de broderie.

À la mort brutale du peintre, en 88, il paraît qu'elle a été odieuse avec Suzanne. Elle ne lui a même pas fait cadeau d'un seul tableau !

- Bien, merci encore, et à demain, donc.

 Au fait, si je peux me permettre.... Pourriez-vous  remplacer cette vieille gardienne avachie par une personne plus… tonique? Je voudrais donner au ministre une impression de modernité et de dynamisme de notre ville.

-Impossible, c'est son gagne-pain, elle n'a pas d'autre ressource.

 -Comment cela ? Je ne vous demande pas de la virer, bien que visiblement elle ait dépassé l'âge de la retraite, mais de la remplacer pour une journée. Vous devez bien avoir une étudiante sous le coude, qui ferait meilleure impression.

- D'abord je n'ai aucune étudiante sous le coude, comme vous dites, et même si j'en avais, je ne ferais pas cet affront à cette dame.

- mais enfin, pourquoi cette obstination ?

- Monsieur le maire, c'est tout bonnement impossible. Cette femme, c'est Suzanne.

 

naillades.over-blog.com 02/10/2011 15:25


Finir d' un sourire , et j' en apprécie encore plus , la finesse de ce texte.
MERCI !


Armide+Pistol 24/09/2011 13:19


Comment le chien parvient-il à se mordre la queue...


Domidel 21/09/2011 18:46


de retour de vacances, je me dépèche de faire un tour pour remplir mon cabas (enfin ma caboche) de poésie et d'humour... et comme toujours, je ne suis pas déçue.
merci Emma !


valdy 14/09/2011 14:53


Je suis repassée par ici, la muse dort toujours ... Chut alors ...
Bise,
Valdy


Solange 13/09/2011 15:50


J'étais curieuse de voir la fin que tu nous réservais.Tu as le don d'inventer des histoires qui reflètent notre quotidien.


valdy 11/09/2011 12:35


Emma, j'ai pressenti l'excellente chute... pardon, mais, c'est que je commence à chercher où tu veux aller. Je ne me laisse plus porter les yeux fermés. Ton écriture si juste et en apparence amusée
a toujours un accent dramatique. C'est ce contraste que j'aime. Un peu comme le saltimbanque de la littérature SanA-Frédéric qui, lorsqu'il a opéré la jonction des deux sensibilités (gravité et
dérision) m'a bouleversée. J'aime beaucoup. C'est acide sans en en avoir l'air, comme le monde "civilisé" de M. le Maire... Bisou, chère Emma


Nina Padilha 10/09/2011 09:16


Être et avoir été. Les outrages du temps...


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