table d'orientation
&perluette
relai d'un dossier terrible ouvert par Quichottine
réédition pour l'occasion d'un témoignage paru ici le 9/10/2010
On raconte que dans des tribus primitives, les vieux grimpaient au cocotier, qu’on secouait ; s’ils tombaient, on les achevait. En Arctique, les vieux partaient dans la neige, pour éliminer les bouches inutiles.
Nous, qui sommes civilisés, nous avons des maisons de retraite.
Dans les romans anciens, de vieilles dames en robe mauve et capeline blanche y prennent le thé sous les tilleuls…
Ici, impossible d’échapper au bruit. La télé marche toute la journée, les couloirs sont envahis par la radio.
Le dimanche matin, les vieilles dames affaissées roupillent dans leur fauteuil roulant devant la messe, l'après midi, devant le match de foot, ou les courses poursuites en voiture. Le reste de la semaine, elles s'enfilent la totale des séries pour ados, ce qui accroit la confusion dans leur pauvre tête.
Traîtreusement, la visiteuse éteint la télé qui garde un amas de vieilles dames somnolentes. Et Simone, qui vient d'avoir 96 ans, lève une paupière et dit : oh, merci Madame, merci beaucoup…
La petite animatrice est mignonne et gentille, pleine de bonne volonté. Visiblement elle se forme sur le tas, comme elle peut. Indifféremment elle appelle tout le monde Mamie : Mamie, Mamie, Mamie… Petit petit petit, un troupeau de Mamies.
Par gentillesse, elle tutoie tout le monde : Robert, tu finis ton café ? au monsieur si distingué, qui écoute Brahms…
Pour Halloween, elle installe des squelettes décoratifs, dont personne ne conteste le bon goût en cet endroit. Un jour elle entre dans la salle télé bondée : ah, dit- elle avec entrain, ça sent le mort, ici !
Il y a 10 ans, explique la soignante, j’avais 5 ou 6 fauteuils roulants sur tout l’établissement. Maintenant, j’ai 5 ou 6 personnes qui ne sont pas en fauteuil roulant.
Le vieux marin presque centenaire chante des chansons de corps de garde. La bénévole, embarrassée, n’arrive pas à placer « frou-frou ». Aujourd’hui il est malade, il cherche à s’évader, on l’arrête à la porte : il dit qu’il veut voir les bateaux…
Un dément crie toute la journée d’une voix forte : « papa, viens, papa, viens…» ; une femme l’accompagne sans se lasser : « Madame, s’il vous plaît, madame… » ; d’autres gémissent et pleurent.
Pour souffler, on parque parfois les agités dans une pièce à l’étage, dite élégamment "salle des grabataires". La visiteuse passe, le vieux est tombé de son fauteuil : par terre, pitoyable cloporte, il continue à appeler « Papa, viens…»
Une vieille penche dangereusement de son fauteuil : elle essaie de ramasser quelque chose à terre qui ressemble à un gâteau. La visiteuse se précipite, et bloque : c’est un dentier qui gît dans des vomissures. Elle cherche une soignante. Mais les soignantes sont en réunion, elle est mal venue. Une stagiaire condescend à se déplacer ; elle ramasse l’objet, et le refourre tel quel dans la bouche de la femme.
Quand la vieille dame est entrée à la maison de retraite, on lui a remis un BIP, à mettre au cou, pour appeler en cas de problème. On lui a expliqué que, si elle souhaite aller aux toilettes, qu'elle n'hésite pas, elle appuie, et ne vous faites aucun souci, on est là pour ça…
La visiteuse veut emmener la vieille dame en promenade. Elle appuie sur le BIP pour aller aux toilettes avant de sortir. Jour de chance, une aide se présente. 45 min plus tard.
Ici l'incontinence est une obligation.
- Madame, s’il vous plaît, est- ce que je peux aller faire pipi ?
- Allons, madame Machin, vous y êtes allée à midi ! Vous savez bien qu'on y va à 7 heures, et à midi ; vous devriez être habituée !
Par la suite, la vieille dame égarée enlève parfois le BIP, et parfois il tombe. La visiteuse se fait réprimander. Finalement le BIP est accroché derrière le fauteuil ou sous le lit, là où il ne risque pas de s'abîmer.
La vieille dame a un soulier qui a perdu son lacet, il est impossible de la faire marcher ainsi. Le lendemain, la chaussure tient tant bien que mal avec du sparadrap ; la visiteuse a apporté un lacet de rechange, et par hasard retrouve le lacet manquant dans la poche dorsale du fauteuil.
Il s'est donc un jour présenté à quelqu'un le problème suivant : d'un côté, j'ai une chaussure sans lacet, de l'autre j'ai un lacet, que faire ?
Le vieillard est une pauvre chose. On le bouge sans l'informer qu'on va le faire, on le nettoie, on parle de lui, devant lui, comme d’un meuble ; les objets de toilette personnels passent sans distinction d'une chambre à l'autre : peignes, brosses, eau de Cologne, serviettes. Les lunettes parfois. Le vieillard est chosifié.
Il est souvent propre. En tous cas, la consommation d'eau de Cologne est élevée. La nourriture est bonne. S'il le faut, on l'entonne de force.
La plaquette descriptive de l'établissement montre les photos des salles de bains spécialement équipées pour personnes dépendantes. Le règlement exige fermement que chaque résident prenne au moins une douche par quinzaine. En 2 ans, la vieille dame en a eu 2 ou 3, et autant de shampooings.
Le médecin résident réside quelques heures par semaine. La visiteuse conduit auprès d'elle la vieille dame malade, fiévreuse, ruisselante de sueur, qui tousse.
La belle dame se colle à la corvée et tonitrue : " vous allez vous impliquer, et souffler fort. Sinon, je vous envoie à l'hôpital, et l'hôpital, hein, ce n'est pas drôle."
La voisine de chambre est morte. Pendant des jours, le lit reste défait, froissé, les vêtements de la défunte empilés. Impossible d’oublier pour quoi on est là…
Il est 11H. La vieille dame est affaissée sur son fauteuil roulant, oubliée dans sa chambre, elle est encore en chemise de nuit. Tombées sur elle, des tartines du petit déjeuner, qu’elle a dû vainement essayer de porter à sa bouche avec ses pauvres mains ankylosées.
Elle ne peut plus guère manger sans être encouragée, mais il n'est pas prévu qu'on surveille tout le monde ; elle est donc parquée à l'atelier de gavage, avec les "grabataires", avachis, pendouillant sur leurs sangles, gémissant, criant.
La visiteuse demande : s'il vous plaît, si ce n'est pas déranger, vous ne pourriez pas au moins la mettre en face de Simone, qui est un peu égarée, mais souriante et gentille, avec qui il arrive qu'elles échangent quelques mots, enfin, pour créer une toute petite illusion de convivialité. Exigence démesurée ! On range par ordre d'arrivée, on ne va pas se mettre à satisfaire des caprices.
La vieille dame est tellement fatiguée ! Elle demande à faire la sieste. Elle supplie : impossible, il n’y a pas assez de soignantes, elles sont fatiguées.
Une chef refuse de mettre une table assez grande pour que 4 fauteuils roulants puissent trouver place au repas. Celle qui est là est trop petite, et les personnes se blessent avec les cale-pieds. Elle décide plutôt d'installer la vieille dame sur un siège ordinaire. La visiteuse s'inquiète : est ce qu'au moins il y a des accoudoirs de sécurité ?
Exigence démesurée. La chef pince les lèvres, et sans même regarder la visiteuse : "elle aura la chaise que tout le monde a".
2 jours plus tard, on appelle la visiteuse : la vieille dame part pour l'hôpital, elle est tombée de la chaise.
L'infirmière :" si le système ne vous convient pas, il y a des maisons où le service est meilleur". Et ajoute : "seulement c'est plus cher…"
Les vieux sont très souvent envoyés aux urgences ; en général pour chute, déshydratation, ou constipation.
Les urgences sont un monde de science fiction où même un individu jeune et conscient se sent une misérable chose. Le vieux déjà désorienté se trouve dépiauté en un tournemain, puis déposé nu sur un chariot sous un drap avec des aiguilles plantées dans ses pauvres veines ( Ah zut, dit l'apprentie perforeuse, j'ai pété la veine, ah zut, celle là aussi, je vais essayer l'autre bras, ah zut.. Latifa, tu pourrais venir, ste-plait ?). Là il attend des heures sous une lumière violente qu'il se passe quelque chose, dans le bruit, l'agitation, il n'y comprend rien. Possible qu'il se croie déjà en enfer.
La vieille dame a été envoyée là pour cause de constipation, elle subit tout cela pendant 7 heures. La visiteuse demande 3 fois si elle peut avoir pour elle un verre d'eau. Ce n'est pas possible, et il n'y a pas de distributeur dans le service.
En soirée, l'interne fait son compte rendu. Elle n'a rien. Il ajoute sévèrement : il faut veiller à ce qu'elle boive.
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La cinquantaine est un âge terrible pour la femme.
Elle ne va pas très bien, elle a peu d’argent, des enfants en recherche d'emploi. Le mari est allé voir si le pré d’à côté est plus vert. Ses parents sont dépendants et exigeants.
On lui suggère, pour se changer les idées, de faire du bénévolat.
Dis, M'an, nous, on s’ra jamais vieux, hein ?
au passant égaré...
C'est à dire toi, que Google a guidé jusqu'ici, parce que tu lui as demandé "soubrette de charme", ou encore "grosses fesses", pour ne citer que les émanations les plus poétiques de tes promenades nocturnes sur la toile...
Sache que je ne peux rien pour toi, et j'en suis désolée.
Certes tu trouveras peut être ici, si tu veux te donner beaucoup de peine, (mais je pense que ta quête est beaucoup plus urgente), quelques allusions libertines, mais vraiment à dose homéopathique, pour ne pas dire subliminales. (Pense quand même à effacer l'historique de navigation au cas où ta Maman aurait la malencontreuse idée d'aller jeter un œil sur tes révisions de bac)
Mais puisque vous êtes là, viendez donc prendre un petit verre, c'est la maison qui offre !
Ce que l'on fait de nos aînés qui n'ont pas la chance d'avoir une famille aimante auprès d'eux est lamentable. C'est pourquoi j'ai voulu garder, chez moi, ma mère, puis mon père, jusqu'au dernier instant, tout comme j'avais vu mes deux grand-pères et ma grand-mère maternelle finir leurs jours "à la maison"...
Je suis effarée de voir le nombre d'enfants (de mon âge) qui refusent d'assister leurs parents. J'ai affronté mes frères et soeurs pour garder les miens auprès de ma famille, malgré l'énorme contrainte, car aucun d'entre eux ne souhaitaient s'en occuper, ils se sont même fâchés avec moi (sans doute m'en voulaient-ils de mettre en évidence, malgré moi, ce qu'ils n'étaient pas capables d'assumer...).
Pour en revenir à ton texte (pardon pour cette digression) je le trouve fort bien écrit, juste et pertinent, tellement vrai (hélas !)...
Ton texte extirpe des larmes qui ne sont ni bénévoles, ni vaines, mais malheureusement évaporées face à notre impuissance à changer l'humanité...
Je n'ai pas été bénévole ni soignante.
J'étais fille.
Pas d'une vieille dame.
D'un vieil homme.
Et ce vieil homme, mon père, est mort parce que personne n'a pensé à lui demander où il avait mal.
EHPAD...
Alors, bien sûr, il ne faut pas généraliser, mais il suffit d'un seul établissement qui lui corresponde pour que l'on doive s'indigner.
Merci d'avoir pris le relai, Emma.
Merci pour tout.
Pour le peu que j'en ai vu , c'est exactement cela : le personnel est trop souvent dépassé, fatigué , parce qu'il n'y a pas assez de monde pour s'occuper comme il le faudrait des pensionnaires. C'est sans espoir!
Sentiment d'y être encore, là-bas.
Ils me manquent tous ces êtres griffés, à l'esprit un peu raturé, mais dans cette absolue sincérité que provoque Alzheimer ou autre maladie dégénérescente.
Dans l'amour pur aussi.
Sentiment d'y être encore, là-bas.
Ils me manquent tous ces êtres griffés, à l'esprit un peu raturé, mais dans cette absolue sincérité que provoque Alzheimer ou autre maladie dégénérescente.
Dans l'amour pur aussi.
Cette phrase, lue un jour, je la dis souvent.
Il existe, malheureusement des endroits qui ressemblent à celui que vous décrivez, mais il y a les autres, ceux qui sans être parfaits, sont tellement plus humains. Mais il faut du personnel soignant qui va du médecin à l'aide soignante en passant par l'infirmière et je dirai aussi la femme de ménage, qui se batte et cela demande trop de temps, pour la personne dépendante qui attend. La personne suivante bénéficiera de ce qui a été réclamé, mais en attendant ...
Merci Emma . Je ne sais pas si vous l'avez vécu mais c'est bien raconté, malheureusement.
J'ai lu chez Annick, de "un soir bleu", un article qui allait dans le même sens, je lui ai "parlé" du tien...
http://unsoirbleu.over-blog.com/article-a-terre-58726364.html
Une pensée pour toi ...
Valdy
je vois une solution simple
à toutes ces questions.
Administrer
toutes les trois heures
une lecture magistrale
et aléatoire de l'Orée papier
à toute le Maison de Retraite.
Personnel et poissons rouges compris.
Avec un verre d'O, siou plaît.
Loop
J'adore Frou Frou
et je sais jouer :
Etoile des Neige
et
Trois petites notes de musique
et l'Eau Vive.
C'est comme vous voulez...
j'ai relayé ton article plus que formidable.
La lycéenne en noir est " habitée ".
Chapeau...
Loop
je viens de prendre contact avec le lycée d'Alma,
dans le Rhône, à St Symphorien sur Coise.
La plaidoierie a eu lieu juste
avant les vacances de février,
au Mémorial de Caen.
Alma est élève de Terminale.
On lui envoie aujourd'hui
par la Poste,
en remerciement,
un exemplaire de l'Orée papier.
Le secrétariat de l'établissement va transmettre.
Tout va bien.
Bonne journée...
Loop
amitiés
En même temps, il y a des situations où il est impossible de rester à domicile.
Que faire !