Salut l'artiste


 

    J'ai détruit toutes mes toiles. Toutes des daubes.

C'est la daube qui se vend le mieux. La daube m'a nourri. J'ai bien dû peindre deux cents "pont des soupirs", je pourrais le faire les yeux fermés.  Ils partaient comme des petits pains, comme  l'effet de vague sur le phare. Et des arums géants, j'en ai fait ! Toujours le même grand arum sur des fonds de toutes les couleurs. Il y a toujours une dame pour tomber en arrêt : "regarde, Jeannot, exactement la couleur du canapé ! "

C'est pareil pour la littérature, j'ai pas été un grand écrivain, mais au moins, moi, j'ai vendu des livres. M'ont nourri aussi, les daubes que j'ai écrites. Le quart des titres de la collection "noir de gris", c'est moi. La commissaire Mimi Yang, c'est moi.

Moi, Yann Blomberg, artiste polyvalent, comme tu dis finement, Colette…

J'ai détruit toutes les toiles qui me restaient.

Sauf ces quatre là, qui sont en sursis.

    J'ai essayé de raconter cet été là avec Camille, à Trouville.

Me souvenir de Camille, et de ce seul été.

Allongé sous le grand parasol, je la contemplais  à contre jour quand elle sortait de l'eau, silhouette noire sur l'acier liquide de la mer, mes yeux de myope aveuglés par le soleil. Elle s'asseyait sur le sable, se drapant dans la serviette que lui passait sa mère. Mouillés,  ses longs cheveux dorés coulaient en  serpents étrangement sombres sur la peau rougie de ses épaules rondes.

Par-dessus le Jules Verne que je regardais sans lire, je scrutais l'évaporation de l'eau sur ses cuisses, jusqu'à ce qu'elle laisse une imperceptible pellicule blanchâtre autour des petits poils blonds que je voyais en gros plan.

Un jour que sa mère et la mienne étaient parties se tremper les pieds, comme elles disaient, j'ai avancé imperceptiblement sur mes coudes, mû par l'impérieuse nécessité de vérifier si cette pellicule était réellement salée, et j'ai léché sa cuisse ; "t'es malade" dit la douce Camille, en me tapant la tête avec un magazine.

Je n'ai pas réussi à écrire l'histoire de Camille, mon amour d'un été. Comment dire la grâce, la lumière, et même ses petits poils blonds brillant dans le soleil, comment dire la légèreté de nos quinze ans, avec mes pauvres mots, mes phrases gauches et ronflantes ?

 Camille, ma petite baigneuse, j'ai essayé de te peindre. Mais ton regard me fuyait, tes cheveux avaient un éclat factice, et comment rendre la transparence de ta peau ? Pourtant la plage est bien celle là, et si je plisse les yeux, je te vois presque, petite Camille…

J'ai voulu raconter ce qu'il advint de mon violon, et le premier gros mensonge que je fis à Maman, à huit ans. Je haïssais le violon. Chaque leçon de Mademoiselle Colbert était pour moi un calvaire. Cette femme était sèche et autoritaire, elle me terrifiait. Je me levais les jeudis le ventre serré, je rendais mon déjeuner régulièrement. Quant au violon, les sons grinçants que j'en tirais me vrillaient le crâne. Un soir que je rentrais de chez Mademoiselle Colbert, sans l'avoir prémédité, je jetai l'instrument honni dans le puits du père Anselme, notre voisin. J'ai dit à maman qu'un bohémien m'avait volé le violon. Je vois encore son inquiétude devant le danger auquel elle croyait que j'avais échappé.

Mais à quoi bon raconter cette histoire digne de la Comtesse de Ségur, et pour  qui ? Maman n'est plus de ce monde, et mes lecteurs de "noir de gris" me croiraient devenu gâteux.

J'ai voulu rendre un hommage posthume à ce pauvre violon  en représentant sa fuite dans la nuit en compagnie d'un bohémien au long manteau noir… la fugue du violon. Je voulais faire un tableau sombre comme mon remords, je n'ai réussi qu'à faire une illustration pour "le tour de France par deux enfants".

    J'ai peint "écarlate" pour fixer l'éblouissement du soleil couchant sur le lagon, le soir où j'ai rencontré Elsa au bar du Moana. L'eau et le ciel en fusion sont devenus un vulgaire orangé. J'ai voulu en faire un poème ; et puis j'ai relu "le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige", et j'ai posé ma plume.

Ce quatrième tableau est sans doute ce que j'ai fait de mieux. Jamais plus. Jamais plus de livres, jamais plus de peinture…

Je vais arrêter ce magnétophone, poser la cassette sur le bureau. Vous ferez ce que vous voulez des quatre tableaux  que je laisse.

Ce que je vais faire maintenant ne regarde que moi.

Ne vous méprenez pas. Je ne suis pas désespéré de ne pas être écrivain, ni peintre, ni même parce qu'Elsa est partie. Tout cela m'indiffère à un point que vous n'imaginez pas.

Je suis seulement fatigué.

Tinkle Bell 07/04/2011 17:19


quelle merveille de texte, quelle merveille d'écriture ... Je pose mon commentaire ici mais je pourrais tout aussi bien le faire sous chaque texte. C'est bien mieux écrit que nombre de livres
insipides qui sortent régulièrement et qui ne nous apportent rien.
Bravo !!


Solange 15/03/2011 02:11


Un récit très bien mené,quand le désintérêt est à ce point...Bravo encore une fois.


Martine27 14/03/2011 18:09


On se sent un gros coup de mou après lecture, tu sais créer l'ambiance, enfin la pesanteur de l'ambiance


lecroum 14/03/2011 16:49


impressionné par votre qualité d'écriture...bonne soirée Emma...


askelia 14/03/2011 15:11


ce récit est parlant, vraiment. Talent certain, vraiment.
à bientôt.
alx


Mony 14/03/2011 11:34


Quand la fatigue est à ce point présente elle pousse à tous les excès. C'est toute une vie joliment racontée. Mony


aimela 14/03/2011 10:56


Je reste toujours admirative et je l'avoue un peu envieuse devant tes textes. je ne parviens absolument pas à décrire comme tu le fais les personnages ou les décors de mes textes.


louvopale 14/03/2011 10:26


Tous les artistes dans l'âme sont "fatigués" un jour ou l'autre. Prendre le temps de ne rien faire, c'est bien aussi. Très joli écrit, Emma.


sophie 14/03/2011 09:25


Superbe récit qui me rappelle une anecdote qui fit que notre fille ainée ne serait jamais violoniste...Un soir elle rentra à la maison, elle devait avoir 12 ans et cria "quoi que vous disiez j'ai
rendu mon "biniou", finie la musique"...Elle avait eu ce courage!
Amitiés Emma


Nina Padilha 14/03/2011 09:01


Je salue, à nouveau, ta plume coruscante.
Mais les mots me manquent pour louer ton talent.


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