Rêve de Flandre. Emma

pour Miletune,

à propos de la laitière de Vermeer

 

recueil en ligne d'autres nouvelles autour de tableaux ici (clic)


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Ay Marieke Marieke il y a longtemps, entre les tours de Bruges et Gand 1 que le temps est arrêté.

Les cygnes glissent toujours sur l'eau noire du  canal.

Il y a si longtemps, Marieke, que tu verses ce lait dans la cuisine d'une maison au  carrelage à damiers. La lumière, qui entre par la fenêtre sertie de plomb, est toujours celle qui coula du pinceau, de même qu'est intacte l'eau originelle des glaciers du commencement du monde, ou les miasmes du métro dans lequel se pressent encore les ombres des visiteurs de l'exposition universelle.

Par le carreau cassé arrivent les notes cristallines du carillon du beffroi, qui dansent sur le pavé mouillé de la grand'place.

Au loin, le béguinage avec ses clochers noirs,

Avec son rouge enclos, ses toits d'ardoises bleues

Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs,

S'étend dans la verdure et la paix des banlieues

Les pignons dentelés étagent leurs gradins 2

Tu verses le lait depuis si longtemps Marieke, et,  c'est dimanche, tu as fait le pain.

Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.3

Ay Marieke , servante ou paysanne, tu es la mère, de qui la main nourrit. Tu es la mère de tous les temps et sous tous les cieux. Ici le lait, ailleurs les galettes de mil, ou le pain et le sel…

Quand j'étais tout petit, je jouais, puis j'avais faim. Ma mère taillait alors une plate tartine de pain, elle la saupoudrait de sel, elle l'arrosait d'huile, elle me disait: «Mange.» Ce sel…il était là avec l'odeur de la mer; ce pain, cette huile, les voilà tout autour dans ces champs de blé vert dessous les oliviers. Ainsi, s'est aiguisée de longue habitude l'ardente faim de mon coeur.

Jamais assez de ce pain...Jamais assez de ce sel, de cette huile, ma mère.4

 Ay Marieke , tu es la mère. Tu es ma mère.

Ma mère était toujours surprise

De me voir ainsi prendre sa main

Elle me regardait, pensive

Me demandant si j'avais faim

N'osant lui dire à quel point

je l'aimais, je la laissais

retirer doucement sa main

pour me verser un bol de lait 5

as-tu été un jour, ma mère,

cette blonde aux yeux clairs, cette fille aux seins blancs 6 qui souriait, une perle à l'oreille, dessous le turban bleu, avant d'aller danser ?

As-tu été enfant, Maman ?

A quoi jouais-tu, ma mère,
Lorsque tu avais sept ans ?
Quelle ronde chantais-tu, ma mère,
Quand revenait le mois d'avril ?

Car tu as été une enfant,

Tu as bondi à travers champs,

Tu avais des sabots à fleurs

Et un tablier de couleur 7

Jamais assez de ce lait, ma mère, jamais assez de ce pain…

 Mais voilà que tout au bout d'la rue

Est arrivé un limonair'

Avec un vieil air du tonnerr'

A vous fair' chialer tant et plus8 

Ay Marieke Marieke le ciel flamand
Pleure avec moi de Bruges à Gand... 9


_______________


1.Jacques Brel

2. Georges Rodenbach

3. Emile Verhaeren

4. Jean Giono

5. Maurice Carême

6. Michel Sardou

7. Maurice Carême

8. Jean Roger Caussimon

9. Jacques Brel

 


Alain 19/12/2016 09:23

Superbe texte, Emma, parlant de la Laitière de Vermeer avec humour, et talent littéraire. Je rajoute un très court extrait du mien parlant du pain :
"- Vous voyez, monsieur, ces miches de pain peintes avec des teintes terres et ocres… Bien ! Qu’a fait l’artiste ensuite ? Avec la pointe du pinceau, il a rajouté sur ces couleurs de base un fourmillement de petites touches légèrement plus claires dans les parties ombrées. Dans les zones où l’éclairage est le plus fort, le pain est éclaboussé de tâches brillantes carrément blanches, juxtaposées, qui accentuent l’intensité lumineuse… Ce pain croustille, monsieur ! "

Rechab 01/11/2013 11:54

Et au sujet de la chanson de Brel, Marieke... Elle a été aussi divinement interprétée par Judy Collins

Galet 25/08/2013 17:14

Tu vois, je suis encore là, à picorer tes mots, et c'est un festin !

Ren 28/01/2013 23:00

peut-être connaissez vous la version de Marieke, par la chanteuse Judy Collins ( qui la chante d'une façon que je trouve bouleversante)... autant que celle du grand Jacques.

RC

flipperine 12/01/2013 23:57

comme c'est beau ce que tu dis

louv' 12/01/2013 14:40

Toutes ces rimes, cris du coeur à la mère, hommages à la Flandre ! C'est beau, émouvant.
Merci Emma.

valdy 12/01/2013 10:57

Waouh ... de l'émotion qui coule comme le lait. Mais une émotion orchestrée sans exagération. Magnifique !
Bizz Emma

Martine 12/01/2013 10:11

Oh Emma, ce que c'est beau! J'aime beaucoup cette oeuvre où la lumière chante près de l'ombre. Et puis les mots s'accordent à merveille.
Clap!clap!clap!

Bon week-end Emma ;)
Martine

Solange 11/01/2013 20:54

Le texte est très beau comme toujours, mais je ne connaissais que les paroles de Brel. Bravo c'est bien réussi.

Lorraine 11/01/2013 18:33

Tous ces artistes t'ont donné les mots d'une histoire simple et belle, à la fois peinte et chantée, dont on entend le refrain dans l'oreille avant qu'il ne descende dans le coeur. Ce tableau de
Vermeer nous est familier, comme "La jeune fille à la perle", comme Jacques Bref et Emile Verhaeren et les autres aussi, si bien réunis dans ton texte. Pour moi, ton récit évoque la Flandre, évoque
la mère,le beffroi et le carillon, les enfants qui chantaient dans les cours de l'école ou les petits jardins. Un vent frais me semble venir de la mer du Nord, et je me dis qu'il faut bien du
talent pour nous entraîner à la fois si loin et si près.Toujours si beaux tes textes, chère Emma!

Quichottine 10/01/2013 13:36

C'est magnifique !!!

(et j'adore Brel comme tu le sais... pour les autres poètes cités, je n'avais pas tout en tête.)

Bises et douce journée.

Nina Padilha 10/01/2013 12:26

De superbes envolées, dans ce texte touchant, empreint de nostalgie, de parfums du passé.
Je me tais.
Je lis.
J'aime.
J'applaudis.

jill bill 10/01/2013 07:21

Nous avons eu la même idée, poster Vermeer ce jour... C'est bien répondu avec les paroles des uns et des autres... Ah ma Flandre... Merci emma !

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