Pilipilichu, coq sacré, sacré coq

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en hommage à Bernard Giraudeau et ses merveilleux  contes d'Humahuaca

 

Moi, Pilipilichu, je suis le plus beau coq du village.

Mon plumage a les couleurs du lac Chalacal quand l'orage met du bleu sombre dans le vert de ses eaux.

Le bord de mes ailes est aussi doré que la statue du Dieu Astapez, et ma crête rougeoie comme le soleil couchant…

Mon meilleur ami est Chriquirico. Nous habitons dans la maison en pierres sèches de son papa Machacho et sa maman Machacha, dans un village à flanc de montagne.

Chiquirico est magnifique aussi. C'est un petit garçon de huit ans, aux yeux noirs brillants sous la frange raide de ses cheveux noir-bleu comme l'aile du corbeau.

Sa petite sœur Chiquirica est jolie aussi, ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau, sauf qu'elle a de longues tresses.

Elle est encore petite. Trop petite pour s'occuper de moi. C'est Chiquirico qui a cette responsabilité, je dirais même cet honneur.

 Je ne suis pas un coq ordinaire. À chaque changement de lune, Chiquirico me met dans la cage que grand père Machupino a faite avec l'osier du lac Chalacal. Il me conduit au temple où le grand prêtre m'interroge. Si les plumes de ma queue sont dressées, le temps sera sec pendant toute la lunaison. Si je me précipite sur les graines qu'il a déposées pour moi sur le sol, c'est que la faim menace le village et qu'il est temps de faire des provisions.

Kikeriko, kikeriku

Je suis le coq Pilipilichu

Le coq sacré

Le coq aimé et respecté.

 

Aujourd'hui, justement, Chiquirico et grand père Machupino me conduisent au temple. Ils ont mis leur beau poncho multicolore que maman Machacha a tissé avec la laine des lamas.

Mais le prêtre Zhâ a un drôle d'air ce matin. Son chapeau de plumes est tout de travers, et il a oublié de lacer une sandale, de sorte qu'il trébuche et manque de s'étaler sur le pavé.

- Vite vite, dit-il à Chiquirico, pose vite la cage. Et il me libère dans l'enclos sacré.

- Ah, c'est bien ce que je pensais, gémit-il, Pilipilichu a la crête molle et l'œil terne, sa collerette est hérissée, malheur, malheur-!

Et voilà Zhâ qui se jette par terre en arrachant les plumes de son chapeau. Il se relève et monte l'escalier du temple en courant, suivi par Chiquirico, grand père Machupino et les autres hommes du village.

Du haut du temple, on peut voir toute la vallée. Chiquirico y vient souvent avec ses amis contempler l'immense forêt vert sombre, où on aperçoit de petits villages enchâssés dans des trouées plus claires, et, tout au bout, le lac Chalacal qui scintille. Mais ce matin, le spectacle est terrifiant. Sur le versant en face, deux villages sont en feu !

- Ils arrivent, dit Zhâ, ce qu'avait prédit le voyageur est vrai, et Pilipilichu ne s'est pas trompé.

- Ils arrivent ? fait grand père Machupino, mais qui donc ?

- Les guerriers à face pâle, habillés de fer, avec des bâtons qui crachent le feu. Ils pillent les temples, et volent tout ce qui est en or...

Vite, vite, il faut cacher la statue du Dieu Astapez dans la cache sous le temple, et nous enfuir dans la forêt.

Pendant ce temps, Machacha et les autres mamans du village entassent les réserves de galettes dans des sacs, chacun enfile sur lui tous les ponchos qu'il possède, en prévision du froid et de la pluie des  jours mauvais.

            À midi, tout le monde est prêt, et moi,  Pilipilichu, le coq sacré, je suis dans ma cage en osier, près de mon ami Chiquirico.

- On peut y aller ? crie Zha

- Non non,  dit Chiquirica de sa toute petite voix, il manque grand père Machupino

- Oh, gronde Zhâ, nous ne pourrons pas l'attendre longtemps. Il nous faut atteindre le fleuve avant la nuit. Dès que l'ombre du grand arbre se sera retirée de la pierre plate, nous devrons partir, avec ou sans lui !

Chiquirica pleure. Chiquirico n'en mène pas large. Machacha et Machacho tournent autour de ma cage en marmonnant.

Le soleil est déjà bien haut. Chiquirico surveille l'ombre du grand arbre qui rétrécit, rétrécit…et voilà qu'elle atteint le bord de la pierre quand quelqu'un crie :

- Le voilà !

En effet Machupino arrive,  essoufflé, courbé sous le poids d'un énorme sac.

- Mais enfin, père, dit Machacho, tu ne vas pas emmener ce gros sac ? Déjà nous devons laisser ici les poules, et n'emmener que deux lamas, ce n'est pas pour se charger de choses inutiles !

- Si je dois laisser ici ce sac, je reste aussi, réplique Machupino en s'asseyant sur la pierre plate.

Des murmures s'élèvent dans l'assistance. Alors Zhâ décide :

-Trêve de bavardages, allons-y !

 

            La petite troupe de villageois s'ébranle. Ils ne sont pas très nombreux, il y a tout juste dix familles au village, avec seulement trois bébés que leurs mamans portent sur leur dos, bien sanglés dans un lainage bariolé.

J'ouvre le cortège à côté de Zhâ, comme il se doit, moi, Pilipilichu, le coq sacré, porté par Chiquirico dans ma cage en osier du lac Chalacal.

Puis viennent les femmes et les hommes chargés de sacs et de paniers, parfois portant un jeune enfant. A la queue du cortège, peine  grand père Machupino avec son grand sac arrimé à ses épaules, qui lui descend jusqu'aux mollets.

 

Nous pénétrons tous silencieusement dans la forêt dense et humide où nous nous sentons à l'abri. Du sol spongieux monte l'odeur douceâtre de l'humus. Sur notre passage s'envolent des cacatoès au cri rocailleux.

Le sentier descend vers le fleuve, d'abord doux, puis de plus en plus raide. Au bout d'un moment, j'en ai assez d'être balancé au bout du bras de Chiquirico.

Kikeriko, kikeriku

Je suis le coq Pilipilichu

Et, nom d'un lama, j'ai mal au cœur.

 

Je m'agite et je bats des ailes en signe de protestation. Chiquirico interroge Zhâ :

- Crois-tu qu'il veut sortir ?

- On peut essayer de le mettre en laisse, il ne manquerait plus que ça qu'on perde notre coq sacré !

Chiquirico  s'assied et retire sa ceinture. Il me la passe au cou.

Pendant ce temps la colonne des villageois progresse, et quand Chiquirico lève les yeux, elle a disparu. Sont-ils partis à droite ou bien à gauche ?

- C'est ta faute, dit Chiquirico. Tu es bien capricieux ! Moi, j'adorerais qu'on me porte, parce que je suis bien fatigué. Alors, toi qui es si savant, dis moi de quel côté il faut aller ?

Je n'en ai pas la moindre idée, et je fais semblant de m'intéresser à un ver qui court sur la mousse

C'est alors que surgit grand père Machupino, peinant et suant sous son lourd fardeau.

- Oh, grand père, comme je suis heureux de te voir, quel est le  sentier qu'il faut prendre pour rejoindre notre groupe ?

- Ah fils, dit Machupino, tu as déjà oublié tout ce que je t'ai appris ? Pour suivre une piste, comment fait-on?

- Euh.. si c'est un lapin, on suit ses crottes…

- Mais ce n'est pas un lapin que nous suivons, n'est ce pas ? alors y-a-t-il des brindilles cassées, des champignons écrasés ?

- Ah oui, grand père ! ici, sur la droite !

- Eh bien voilà, allons-y. mais tu crois vraiment que ce coq idiot va te suivre au bout d'une  laisse ?

Je n'en crois pas mes oreilles, de colère, je gonfle les plumes de mon cou, je monte sur les ergots, et ma crête vire au pourpre. Je m'apprête à pousser des cris perçants quand Machupino me cloue le bec en le serrant dans sa main.

- Tais toi, tu vas nous faire repérer. Remets le dans sa cage, fils.

- Mais il ne supporte plus d'être balancé.

- Alors, pose la cage sur ta tête, comme tu fais avec la corbeille lorsque tu ramènes du champ les patates douces.

Aussitôt dit aussitôt fait. Me voila hissé sur la tête de Chiquirico. Bon, c'est un peu plus calme, la vue est dégagée, je vois les fleurs et les baies.

Kikeriko, kikeriku

Je suis le coq Pilipilichu

De là haut, j'ai une belle vue

 

-Grand père, dit Chiquirico, qu'as-tu donc dans ton grand sac?

- Un trésor, mon fils, le plus précieux des trésors.

Chiquirico n'ose pas insister, mais je crois bien qu'il est très intrigué, je crois sentir son cerveau qui bouillonne sous mes pattes.

Nous rejoignons la colonne. La forêt est si dense qu'il y fait presque nuit. On y baigne dans une sorte de vapeur. De temps en temps, un rongeur ou un serpent file entre les jambes. Personne ne parle. Les enfants commencent à être fatigués. Machacho a pris la petite Chiquirica sur ses épaules.

Enfin, au détour du sentier, des flaques argentées apparaissent à travers le feuillage.

- Voilà le fleuve, dit Zha. Les pirogues doivent être cachées près de la plage de galets. Ne vous découvrez pas tant que les hommes ne les ont pas mises à l'eau.

Mais Chiquirico est curieux, il se glisse derrière les hommes, et vlan, ma cage heurte une branche. Me voilà par terre, les pattes en l'air. Je me prépare à pousser des cris lorsque la main de Chiquirico vient me serrer le bec à travers les barreaux de la cage.

Kikeriko, kikeriku

Par la faute de Chiquirico

Pilipilichu a chu.

 

Les pirogues sont maintenant à l'eau, et nous y montons silencieusement quand Machacho s'écrie :

- Regardez, les guerriers à face pâle s'en vont !

Et en effet, trois énormes pirogues hautes comme des temples chargées de guerriers dont les habits de métal flamboient dans le soleil couchant passent presque devant nous, et s'éloignent vers le lac Chalacal. Heureusement nous sommes dans l'ombre, et si petits qu'ils ne nous voient pas.

Les grosses pirogues ont disparu au détour du fleuve quand Zhâ décide :

- Nous pouvons rentrer chez nous, les guerriers ont partis vers le Nord.

Mais nous sommes tous si fatigués que nous choisissons de dormir sur place. Les femmes et les petits enfants s'allongent dans les pirogues bien attachées aux arbres par des lianes. Les hommes et les enfants plus grands cherchent un coin de mousse pas trop humide.

Et moi, je me trouve suspendu à une branche ! pour éviter de me faire manger par les bêtes de la nuit, me dit Chiquirico.

Je frissonne à cette pensée. 

Kikeriko, kikeriku

J'ai les chocottes

Et j'ai pas chaud.

 

Et soudain je suis heurté par une masse sombre. Je pousse un cri perçant qui réveille tout le monde. C'est en fait le gros sac que Machupino a accroché à une branche voisine, sans doute pour éviter que "la chose" ne soit dévorée par les bêtes de la nuit.

Au petit jour, je réveille les villageois par mon plus beau chant. Ils mangent des galettes tirées des paniers, et se désaltèrent au fleuve. Puis tout le monde rassemble les paquets. Machupino et son fardeau ont déjà disparu. Chiquirico s'amuse à faire des ricochets sur l'eau. Est-ce qu'il va m'oubliera?

 Je pousse des cris déchirants :

Kikeriko, kikeriku

Qui Qui pense

Au coq Pilipilichu ?

 

Enfin voilà, cahin-caha, nous remontons la montagne vers le village. Bien que l'effort soit plus pénible, nous sommes beaucoup plus gais que la veille ; les femmes chantent, les hommes bavardent et plaisantent.

Quel plaisir de retrouver mon enclos et de parader parmi les poules jacassantes !

Visiblement je leur ai manqué !

- Mais où est donc grand père Machupino ? demande Chiquirico

- Je crois savoir, dit papa Machacho, va donc sur la falaise au dessus du village, et tu comprendras.

Chiquirico s'en va, sans moi. Je suis vert de frustration.

Mais Chiquirico est mon ami. Il revient un peu plus tard et me raconte:

- Le paquet de grand père Machupino, c'était la momie d'Aztapinuthez, le fondateur du village, il est allé la replacer dans la falaise. Il m'a expliqué qu'on doit toujours emmener son passé avec soi, parce qu'un homme sans passé est comme le vent, qui ne sait ni  d'où il vient ni où il va.

C'est un sacré type, Grand-père, tu ne trouves pas ?

Mais je n'ai pas d'opinion sur la question.

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ADAMANTE 01/09/2011 17:42


Jolie promenade au pays des contes, merci.


Pierre 31/08/2011 17:54


J'adore l'Amérique du sud, cette belle histoire nous emmène loin et si près de ce peuple, merci.
Avec le jeu de "l'arbre à mot" j'avais écrit une histoire amusante : "le Pachapotiche de Patchakamak" un coq aussi, mais moins charismatique ;-)
Cordialement


Aimela 29/08/2011 10:57


Un très joli conte que j'ai lu avec plaisir , merci Emma


Pénéloop ! 28/08/2011 23:24


Un coin de mousse...
Tu es bien, ma douce ?


Loop


Solange 28/08/2011 19:52


C'est un très beau conte, j'ai bien aimé.


sophie 28/08/2011 18:20


Merci Emma pour ce superbe conte.


joye 28/08/2011 14:20


Tiene el sabor du país - ¡sobresaliente!


Mony 28/08/2011 12:20


Superbe conte qui nous ramène à ces temps d'invasion où tellement de crimes et de destructions ont été commis.
L'idée de faire raconter le coq est très originale et rend le récit très vivant.


louv'opale 28/08/2011 08:41


très très bien écrit et l'histoire est originale
merci Emma, bon dimanche !


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