Parfums de femme.

 

  -        Allo ? oui Karine.

-        Ah, tu as changé d'avis ?

-        Tu aurais pu t'en rappeler, quand même, que ta mère est allergique aux fraises. Mais tu as commandé à la fraise, pas sûr qu'ils auront autre chose, surtout en semaine.

-        Ok, s'ils ne peuvent pas, je prends quand même, et en plus un éclair choco pour ta mère.

-        Ecoute, Karine, ça fait trois fois en 20 minutes que tu m'appelles, ça dérange les voisins ! ne t'en fais pas, j'ai bien noté, à tout à l'heure.

 

À vrai dire ils ne sont plus qu'un, "les" voisins, maintenant que le train approche du terminus.

Un type de mon âge qui me fait un petit sourire de compréhension. Fraternité masculine.

Je sais ce qu'il pense : "ah, les femmes !" 

Ça, c'est quelque chose qui me travaille : comment se fait-il que "Les femmes" n'ont rien à voir ou presque, avec "La femme".

 

  Celle-là, sur la couverture du  magazine abandonné sur le siège voisin, qui présente l'exposition Hopper, celle-là c'est "La" femme. Belle et mystérieuse. Un pays à découvrir, un secret à percer… Celle-là n'est certainement pas une mauviette : elle est forte, ses mollets musclés trahissent la joueuse de tennis. Forte et féminine. Bien coiffée, sans doute permanentée à grand frais si j'en juge à la qualité de ses vêtements. Un léger parfum de vétiver, j'imagine. Quelque chose qui sent le net, le propre et l'inaccessible. Son père est un magnat du pétrole, et elle va proposer au "Chicago tribune" un article sur la condition féminine. Elle montre ses mollets mais elle cache ses yeux. Les yeux, disaient les anciens Chinois, sont la porte de l'âme. Pourquoi, caches-tu ton âme, Joan ?

 

Je ne me souviens déjà plus de mon enfance, je suis à seize mille lieues du lieu de ma naissance, je suis à Moscou, dans la ville des mille et trois Clochers et des sept gares*. Une balalaïka pleure l'âme slave au bout du wagon…

La femme est montée à Novossibirsk. Elle va à Irkoutsk, d'après ce que je vois sur les étiquettes de ses valises en cuir fatigué. Elle a les yeux noirs brillants, étirés vers les tempes, un regard de chat sous la chapka de fourrure rousse. Elle s'en débarrasse, ainsi que de sa lourde pelisse, et des tresses noires et brillantes, comme cirées, coulent sur ses épaules. Une bouffée de violette arrive jusqu'à moi.  Sa  taille si fine tiendrait dans mes deux mains. Deux jours de steppe et de bouleaux avec Anna Karénine… 

 

La femme va avec moi jusqu'à Constantinople. Je sais par le contrôleur qu'elle va rejoindre son colonel de mari. Je suis sûr qu'il a le teint rougeaud et des jambes ligneuses sous un large short beige. Mais elle, oh, elle, dont les longs cils balaient la joue ronde et dorée, elle a la douceur d'un loukoum dans le tailleur blanc qui la déguise en Lady. Monsieur le colonel, sans doute lassé des parties de backgammon sous le gros ventilateur, a dû l'enlever à un notable oriental. Le moindre de ses mouvements gracieux fait voler une odeur de santal...

 

-        Guillaume Tell !

-        Hein quoi ?

Mon compagnon me tape sur le bras.

-        L'air de Guillaume Tell, votre portable qui sonne !!! Vous vous êtes assoupi…

Non Karine, je ne réponds pas, on va dire qu'il y a un tunnel.

 

Ah voilà, je crois que j'ai compris la différence entre "les" femmes, et "La" femme !

 

" La" femme ne parle pas.

pour miletune

 

Minik do 19/11/2013 17:15

Les belles voyageuses de ton récit me font rêver...
Bises du soir

Rafi 16/02/2011 17:12


Les "tunnels"...! Bien pratique pour les portables.


Emma 06/02/2011 21:03


Ah!ceux là qui ne voient jamais les trésors qu'ils ont à portée de main et rêvent à ceux qu'ils ne pourront jamais avoir...c'est plus facile , au fond.:)
Bisous!


Violette Dame mauve 06/02/2011 01:00


très beau texte. merci e l'avoir publié dans ma comunauté.
Bises
Violette


l'oeil qui court 04/02/2011 23:44


Finalement, il arrive dans une vie que le portable occupe plus de place que les personnes présentes.


Capucine 04/02/2011 02:34


Bonsoir,

J'adore ce ton en parfaite concordance avec le tableau de Hopper. Mariage des deux fort réussi !
Amicalement
Capucine


Solange 02/02/2011 21:54


Un récit bien de notre époque, qui n'a pas son cellulaire aujourd'hui? Moi.


Pat 02/02/2011 10:34


Je trouve ton texte vraiment très original.
Bisous


Nina Padilha 02/02/2011 08:22


J'aime te lire...
Mais je reste un peu frustrée car, gourmande, avide, j'aimerais en lire davantage !


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