mourir, la belle affaire !

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Mourir, la belle affaire.


58bn

 

- Ici, c'est la salle des grabataires.

Enfin, on les appelle comme ça. Ce sont ceux qu'on isole, parce qu'ils font du bruit et dérangent les autres. Ils les empêchent de suivre la télé.

- Mais, on vient de  les voir, les «autres», dans la grande salle, ils roupillent dans leur fauteuil roulant devant la télé.

- Justement, les agités les empêchent de roupiller.


Ils sont 8 ou 10, les grabataires, plus ou moins avachis, pendouillant dans leurs sangles, eux aussi devant une télé. Ils sont stockés en demi-cercle devant une bruyante course de voitures.

Une femme au visage osseux encadré d'une vaporeuse crinière blanche, dont les énormes lunettes sont fixées avec un large élastique, répète comme une litanie : s'il vous plaît, madame, s'il vous plaît, madame, s'il vous plaît...

Un homme domine le groupe d'une bonne tête. Sûr que debout, ce devait être un géant. Il chante d'une voix forte : il y a vingt ans et plus, que je sais jouer de l'épinette, il y a vingt ans et plus, que je sais jouer du… trou-lala, trou-lala… et s'interrompt net, le regard dans le vague.

- C'est un ancien marin, commente Patricia. On doit l'enfermer parce qu'il se sauve constamment, il veut toujours aller voir rentrer les bateaux, il se croit encore à Marseille.
À côté de lui, un vieux squelettique à la peau cireuse gémit : papa, viens, viens, papa...

Brusquement il se courbe et vomit en jet, expulsant son dentier.

- Oh, ça, ça attendra, marmonne Patricia, excédée. Comment ça va, Constance ?

La femme rondouillarde semble dormir. Patricia ajoute à mon intention:

- Constance est notre centenaire !

- Rien ne va plus !

C'est un vieillard habillé en militaire, d'une armée incertaine, veste blanche couverte de décorations clinquantes, et dont le visage est mangé par des poils hirsutes, qui crie ainsi.

Et aussitôt Constance se met à tressauter sur son fauteuil.

- Rien ne va plus !

- C'est un ancien croupier ?

- Pas du tout, il était agent de voirie. Il est incapable de s'exprimer, il ne sait dire que cela. Comme un perroquet.

- Rien ne va plus !

Et Constance sautille à nouveau sur son fauteuil à roulettes, les yeux toujours fermés.

- Mais pourquoi fait-elle cela ? Il lui fait peur ?

- ah ah, fait Patricia, approchez-vous de Constance, et écoutez bien !

Mais le militaire se tait.

Du coup les autres reprennent de plus belle : papa, viens, viens, papa… s'il vous plaît, madame, s'il vous plaît, madame…

La cacophonie est insupportable. Profitant que Patricia vient de sortir, je coupe le son de la télé.

Constance ouvre un oeil et dit :

- merci, Madame, merci beaucoup.

 

Je m'apprête à partir, en me demandant comment je vais titrer mon papier, quand l'officier d'opérette tonitrue à nouveau :

- Rien ne va plus !

Les épaules de Constance tressautent. Je me penche vers  elle, et je constate que c'est parce qu'elle rit.

- Que dites-vous, Constance ?

- Poil au…

 

J'ai trouvé le titre de mon article : Mourir, la belle affaire (*)

 

(*) J Brel : Mourir, la belle affaire ! Mais vieillir, ô vieillir !

 

pour les impromptus littéraires

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louvopale 07/03/2011 21:10


J'ai survolé ton site découvert aujourd'hui. J'aurais pu me poser sur n'importe quel article et y mettre un commentaire. J'ai choisi celui-là parce-qu'il touche un peu tout le monde...tôt ou tard.
Mais tout est beau, Emma.


Mony 18/02/2011 11:34


Mourir n'est qu'un instant mais vieillir peut être une terrible mort lente. Pensées pour tous ceux qui vivent ce présent si bien décrit et pour leurs soignants.


Quichottine 18/02/2011 11:03


Oui... faut vieillir, et, ça, c'est dur.

Pas vraiment de solution.

J'espère mourir avant que d'être vieille...


Nina Padilha 18/02/2011 10:44


La vieillesse est une sale blague de la vie...


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