mais qui a tué Rastignac ?

 

 

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Partie de Cluedo " chez Honoré "   

 

La rue Tournefort est classée au patrimoine. Les hautes maisons 18e, du temps où elle s'appelait encore rue Neuve Sainte Geneviève, et certaines plus anciennes encore, y ont été si bien restaurées qu'elle possède un charme particulier. Un charme tellement "authentique" qu'on s'attend à tout instant à ce que déboulent des voitures à chevaux sur les pavés qui ont vu se révolter plus d'une fois la populace, mais que même celle de soixante huit n'a pas saccagés. Peut être parce qu'il était douteux que la plage puisse se trouver sous un lieu aussi pentu.

Néanmoins, sa désuète tranquillité, (loin de refléter l'agitation des siècles précédents), et l'absence des boutiques d'artisanat chinois qui égaient le reste de Paris, font qu'elle ne figure que rarement dans les circuits des tour operators, alors qu'ils déversent plusieurs fois par jour leur contingent de visiteurs Japonais devant le Panthéon voisin, et ce pour vingt quatre minutes exactement.

Ceux-ci pourtant, saturés  par l'énervement de ces maudits Français, et l'overdose de monuments, se trouveraient bien de flâner dans la quiétude de la rue neuve Ste Geneviève.

Cela éviterait peut être à certains une escale imprévue à Ste Anne pour cause de délire du voyageur, ce désastre des sens et du mental  qui saisit Stendhal à Florence(1), ou qui, ça et là, conduit nombre d'occidentaux  à jeter leur Rolex de contrefaçon par dessus les moulins, pour aller battre la campagne, qui en toge, qui  nu et chevelu, selon qu'il se prend pour Jésus ou Bouddha...

Auprès des grands monuments du monde, la police a souvent une antenne sentinelle spécialisée dans ces déroutes psychiques, afin de prendre en charge les malheureux. La mascarade cesse en général dès le rapatriement  sanitaire, quand les victimes du poids cumulé de l'histoire et de la culture exotique retrouvent avec bonheur la familiarité rassurante des bousculades de leur propre métro.

Mais pardonnez ces digressions, Madeleine ! Tout petit déjà on m'appelait "coca-lane", parce que je ne peux empêcher ma pensée de bondir d'un sujet à l'autre, telle un elfe sur les pierres plates d'un torrent (2).

Ce n'est d'ailleurs pas si évident de confier mes impressions à un dictaphone. Vous dites que vous voulez du vif et du saignant pour mes mémoires que vous allez rédiger. Mais n'auriez-vous pu plutôt, Madeleine, mon nègre, m'interviewer longuement au coin du feu ?

Je sais que vous brûlez de savoir pourquoi ce huit avril à seize heures trente je me trouve embusqué dans une Clio banalisée devant le 48 de la rue Neuve Sainte Geneviève, alors que j'y suis déjà venu incognito ce midi même, afin d'enquêter discrètement sous couvert de déjeuner (3).

C'est que cet endroit est un restaurant, ma foi fort honnête, qui appartient à la même famille depuis plusieurs générations. L'établissement "chez Honoré" (à l'origine une pension de famille fondée en 1835) est tenu par Madame Victoire Rodriguez Vauquer.

Celle-ci m'a confié, (il faut dire que j'étais le seul client, et que la dame est d'une aimable volubilité)  qu'elle doit son prénom au fait qu'elle est  née le huit mai quarante cinq. On voit par là que l'histoire tient  une grande place en ce lieu. Tout détail peut avoir son importance, c'est le B.A.-BA du métier.

Le restaurant s'honore d'une carte polyglotte et familiale, du moins est-ce ainsi que la présente Madame Rodriguez elle même, puisque la paella du chef Enrique, propre beau frère de la tenancière, y côtoie cassoulet et choucroute, qui, faute de chef ad hoc, doivent peut être quelque peu à l'art du surgelé. Mais je ne suis pas de la répression des fraudes, vous le savez, Madeleine.

La salle est décevante, un peu tristounette : banquettes en skaï bleu acier, et tables carrelées. Seul vestige de l'ancienne pension de famille, une grande cheminée en pierre, sur laquelle sont posés des chandeliers mastocs, est encadrée de deux gouaches assez consternantes : la lagune de Venise, et les tournesols qui en rappellent vaguement d'autres,  œuvres de Enrique, le roi de la paella,  exécutées d'après le calendrier des postes.

Victoire a tenu à me montrer la banderole, plus précisément une sorte de banderole peinte sur une planche vermoulue, qui figurait autrefois au dessus de la porte de l'établissement, où les mots sont calligraphiés avec soin  "pension bourgeoise des deux sexes et autres"." Vous comprenez", dit la dame, "on ne peut pas décemment laisser le mot "sexe" en façade, de nos jours." Avez-vous une idée, Madeleine, sur la signification du mot "autre" en ce contexte ?

Quant au Sieur Rodriguez, son époux, Victoire précise qu'il n'est pas du tout "dans la gamelle". C'est un artiste, un maitre de danse !

Et comme aucun autre client ne se présentait, elle m'a proposé de monter voir le royaume de son Julio, qui occupe tout le premier étage au dessus du restaurant. Vous comprenez, Madeleine, que j'aie sauté sur l'occasion !

Quelque peu inquiet à la perspective d'assister à de burlesques  jetés et arabesques effectués par un sexagénaire confirmé, ma surprise fut grande de découvrir un fringant hidalgo évoluant sur un superbe plancher, entre deux baies semi circulaires. Julio a, à vue de nez, une vingtaine d'années de moins que son épouse. Ce midi il se livrait devant trois rombières à une démonstration sensuelle de milonga avec de lents et caressants enroulements de jambe autour de celle d'une partenaire au visage dissimulé par les farouches allées et venues d'une somptueuse crinière.                                                                        

Victoire me présenta la crinière comme " Fabiola, la nièce de mon mari". Tiens donc.

La salle, dit encore la propriétaire, est louée les week ends à "Tous pour un ! ", un club d'escrime, ce qui  explique la présence sur un mur, face au miroir, d'un tableau d'armes  mural où sont accrochés une vingtaine de fleurets. "N'est-il pas dangereux", m'enquis-je, "de ne pas enfermer ces armes ?"

 "Il n'y a aucun risque", dit la dame : "les fleurets sont  réglementairement mouchetés".

Nous redescendîmes et, avant de régler l'addition,  je pris avec plaisir un café au comptoir, où Justine, la jeune serveuse, -qui n'a pas non plus la langue dans sa poche-, m'apprit qu'elle est étudiante aux beaux arts.

 Elle loge dans une des chambres dites "de bonne" du  3e étage, où se trouvent aussi celles d' Enrique, " un mec pas net", Horace, un étudiant étranger "mutique",  Fabiola la nièce de Julio, "qui s'y croit", et la grosse Sylvie, qui assure l'entretien de la salle du bas et des deux premiers étages.  "Une pochtronne", résuma  Justine,  en  tournant sa main fermée autour de son joli nez.

 Quant aux propriétaires, ils habitent le 2e étage en compagnie de Berlingot, un molosse chargé de la sécurité de l'immeuble, qu'on lâche chaque soir dans la cour.

"Une sale bête", conclut Justine, introduisant ma carte bleue dans l'appareil sur lequel je pianotai distraitement mon numéro, en songeant que personne, absolument personne, n'avait mentionné l'événement pourtant considérable qui justifiait que je me trouve là en train d'enquêter, incognito.

 Et même  tout semblait se passer comme s'il n'avait jamais eu lieu.

Pourtant c'est bien là, dans une poubelle du restaurant "chez Honoré", que les préposés de la benne 18 ont trouvé au petit jour le corps d'un homme seulement vêtu d'un surprenant  caleçon imprimé  panthère, le crâne enfoncé et  portant une profonde estafilade au ventre.

- un certain Rabignac, Rastinet, enfin un rastaquouère, nous a dit le commissaire en distribuant comme chaque matin les tâches à ses mulets.

Notez bien , Madeleine, et je l'ai vérifié auprès des collègues,  que dans tout Paris, il n'y a que lui qui nous appelle  "mulets", ce qui n'est pas vraiment agréable de surcroit. Il regarde trop la télé.

Et c'est pourquoi, après mon enquête discrète de ce midi, je me trouve là, en planque dans ma Clio banalisée, espérant que des allées et venues m'en apprendront plus sur le coupable, dont je ne doute pas qu'il se trouve parmi les personnes que j'ai vues, bien qu' on ne puisse exclure d'emblée un crime de rôdeur, alors que le suicide l'est de prime abord.

La première chose à vérifier auprès des voisins est de savoir si  Berlingot a aboyé cette nuit.

Drame de la jalousie ? Affaire d'argent ? D'honneur ? Dette de jeu ? Coup de folie ?

Mais qui qui qui,  pourquoi, pourquoi, comment, comment ?

Non je ne bégaie pas, Madeleine. Notez : c'est le procédé rituel grâce auquel je mets en route le petit moulin de mes facultés d'analyse.

Le jeune homme était-t-il l'amant de Fabiola ? Et dans ce cas Julio, ou pourquoi pas, Justine, en a-t-il été désespéré au point de vouloir se venger ?

Les espagnols ont le sang chaud, c'est bien connu. Je n'ai fait qu'apercevoir Enrique, mais il m'a paru avoir le regard torve. Aurait-il voulu causer des ennuis à son frère ou à sa belle-sœur ? L'un d'eux avait il des difficultés financières ?

Par ailleurs comment expliquer la tenue fort légère de la victime ? Celle-ci avait-elle une double vie ?

A-t-on tué l'étudiant dans la maison ou dans la cour ? Avec un couteau de cuisine ou un fleuret non moucheté ? J'ai remarqué qu'il en manque quelques uns sur le tableau de la salle de danse. Mais le crâne défoncé ? Un de ces horribles chandeliers?  L'assassin était-il plusieurs(4) ?

Toutes ces questions me taraudent, Madeleine, mais je dois vous laisser pour l'instant : quelqu'un sort par la porte de côté, celle qui conduit aux appartements.



Je mets à part quelques notes personnelles, Madeleine, au cas où elles vous aideraient à cerner ma personnalité.
 
(1)et moi même aussi, à Florence, Madeleine, je dois dire. Bien que, n'étant pas Stendhal, (ce dont, à certains égards, je me félicite)  j'aie vulgairement appelé ce trouble "ras les baskets des églises et des musées"...(en mon for intérieur, s'entend)
(2) J'aime beaucoup cette image, pas vous ?
(3) C'est amusant, cela "
sous couvert de déjeuner", non ?
(4) en effet,  comme "je", qui par ailleurs est un autre, l'assassin peut être multiple bien qu'éventuellement unique. Vous voyez bien, Madeleine, qu'il nous faut approfondir cela au coin du feu
!

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Lorraine 05/12/2012 10:50

Que j'aime cette histoire de Cluedo, chère Emma, je te le dis tout chaud, venant de la lire.Je me suis laissé couler dans ce flot étonnant de personnages, ces rencontres inhabituelles et l'énigme,
bien sûr? 'Qui a tué Rastignac? Pourquoi? Je suis sur la piste comme un chien renifleur mais, même si je le trouvais, je me demanderais pourquoi? Ton sens de l'invention est superbe et je crois
même qu'ici,il se surpasse! En tous cas, c'est un fameux réconfort de rire et de se laisser prendre au jeu pour moi qui reprends peu à peu du poil de la bête!
Avec toute mon amitié, chère Emma,

Lorraine

Bé@ 05/09/2010 19:57


mOI aussi j'aime bien cette image. Pourtant, le temps me manquant (je speede un peu là, mais pour rien), j'ai trouvé qu'il y avait trop de lignes et je ne souhaite pas rester trop longtemps sur
l'ordi. Alors pas tout lu. Aïe ! Ne m'en veux pas. Je reviendrai tout lire parce que j'aime bien ce que tu écris.


Lilou 18/08/2010 17:01


Quel plaisir de te lire! Merci beaucoup!
Nous réserves-tu une suite?


NinaFacile 18/08/2010 11:34


Excellent récit. Je verrais la Contrescarpe d'un autre oeil, à présent !
Bonne journée et bravo !


timilo 18/08/2010 06:33


Je pense que c'est le début d'un beau roman
A suivre
Belle journée
Bisous


Solange 18/08/2010 02:58


En effet il va falloir approfondir au coin du feu. J'ai bien aimé cette lecture, bravo.


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