Love me tender

 

 

 

 

 

Love me tender, love me true...

 

Cette année là, dans le strict pensionnat où j’ai été prisonnière pendant sept ans, notre classe de seconde fut choisie pour une expérience inouïe. Rien moins qu’un échange linguistique de deux semaines avec une classe homologue d’une petite ville  de Bavière.

Tu sais, à l’époque, c’était une aventure aussi  incroyable que de remonter le fleuve Amazone. Je crois bien que la directrice, qui veillait sur notre vertu comme Cerbère sur les enfers, avait dû subir de fortes pressions  avant d’accepter ce voyage. La présence dans notre classe de Dolly, la fille extravagante du premier  ministre, ne devait pas y être étrangère.

Imagine notre excitation, et l'ivresse de la liberté qui nous saisit quand nous nous sommes enfin retrouvées dans le car, avec comme seules gardiennes Mademoiselle Chabise, la prof d'Allemand, et deux jeunes pionnes !

Nous étions habituées à une discipline de fer. Figure toi que nous portions l'uniforme, et ne sortions jamais qu’accompagnées et chapeautées ; le pantalon était interdit, de même que le maquillage... Mais ne crois pas que nous étions si malheureuses. Cet éteignoir implacable de tous les élans et toutes les fantaisies, la suspicion perverse que nous sentions en arrière plan développaient chez nous de grandes résistances. Chez certaines on sentait une rage de vivre prête à exploser, ou une immense capacité d'évasion par l'imagination... mais la plupart du temps nous contractions un indécrottable romantisme nourri par les romans de Delly, que nous lisions sous le manteau, parce qu'ils étaient considérés comme sulfureux. Sulfureux, sans doute ne l'étaient-ils pas, mais pernicieux certainement : on y apprenait qu'au terme de péripéties hostiles, l'héroïne pauvre aux yeux violets triomphait de la dévoreuse décolorée (partenaire au tennis du fils de famille), grâce à ses vertus de modestie et domestiques, et remportait le dit fils et son compte en banque dans un long baiser final.

Jamais nous n'aurions cru celui qui aurait prédit que quelques années plus tard il deviendrait interdit d'interdire...

Après quelques kilomètres, les vestes marine avaient disparu dans les valises, et beaucoup avaient retiré leurs bas, car on était en mai, et il faisait déjà chaud. En prévision de cette licence, la veille, au dortoir, pour imiter la couture des bas, nous nous étions dessiné mutuellement une ligne verticale sur nos mollets avec un pinceau frotté sur une plaquette  de rimmel solide. Et les petites pionnes semblaient elles aussi  saisies par un vent de folie et de liberté, se faisant l'œil de biche à la BB devant leur miroir de poche. Mademoiselle Chabise n'était pas concernée par la discipline, et après nous avoir distribué un polycopié sur la géographie et l'histoire  de la région où nous nous rendions, se plongea dans un roman policier. Mademoiselle Chabise était une des nombreuses "vieilles filles" du Lycée. On racontait que son fiancé s'était tué en moto, de qui expliquait un douloureux vœu de célibat. Cependant, d'autres légendes rapportaient aussi tour à tour que les fiancés putatifs de la surgé, de la prof de couture, de musique avaient subi le même sort, ce qui, à moins d'imaginer une réelle insuffisance de notre industrie des motocyclettes, finit par semer le doute dans nos esprits. A l'époque, oui, on n'employait le mot "célibataire" que dans les actes administratifs, et il ne recouvrait pas comme aujourd'hui un univers de liberté et d'alléchantes possibilités. Les "vieilles filles", avec tout ce que ce mot recèle d'implacable, de définitif et de rejet, cohabitaient avec leur destin tragique sous une burka de moralité qu'elles tentaient souvent d'imposer aux gamines que nous étions. Mon voisin au village employait l'expression pour le moins curieuse : " eun'viel'jeun'fil ", ce qui me faisait penser aux tournesols fanés qu'on voit pendre tout rouillés sur leur grande tige raide quand la saison est passée.

La mémoire est sélective ; elle ne retient, dit-on, que les éléments qui ont une connotation affective. Je ne me souviens plus du voyage, sinon qu'il fut long et que nous avons quelque part changé de car et de chauffeur.

Par contre, je me rappelle fort bien que nous avions prévu occuper la banquette du fond, Martine, Jocelyne et moi, mais d'autres avaient été plus rapides. J'eus donc pour voisine Michèle L. Au début j'en fus un peu contrariée. Non qu'elle fût désagréable, bien au contraire, mais ce n'était pas vraiment une amie. La planification établie par la "surgé" prévoyait que toutes les quatre nous logerions chez Frau Müller. Sans doute misait-elle sur la pondération que la calme Michèle exercerait sur nous.

Michèle était une fille trop ronde et sans grâce, aux cheveux raides sévèrement retenus par des "pinces" symétriques, silencieuse, souriante. Ses yeux pâles démesurément grossis par des verres épais lui conféraient un regard vide et vaguement aquatique. Elle jouissait du privilège exceptionnel de pouvoir sortir du pensionnat le jeudi pour se rendre chez un éminent professeur de piano. C'était, je le réalise a posteriori, une surdouée de la musique. Mais à l'époque nous  n'y prêtions guère d'attention,  elle ne se vantait pas, et nous ne nous intéressions qu'aux chanteurs à la mode et à la musique de danse. Elle était  douce, timide, serviable, et infiniment maladroite.

Frau Muller nous attendait dans la cour du Lycée avec les autres familles d'accueil. C'était une forte femme avenante qui nous enfourna, épuisées, dans une camionnette sans âge. Nous comprîmes que sa ferme disposait de beaucoup de lits depuis que quatre de ses fils  avaient pris leur envol.

Cependant le dernier, Kurt, (un nom qui nous fit beaucoup rire par la suite, parce qu'à cet âge nous pouffions pour n'importe quoi) vivait encore chez ses parents, ce qui éveilla aussitôt notre intérêt. Avant Delly, nous avions beaucoup fantasmé sur la virilité blonde et quelque peu "jeunesse hitlérienne" du "Prince Eric".

Las ! Kurt, en terminale au gymnasium qui nous accueillait, se révéla très décevant. Indifférent à notre présence, et sans doute même à la gent féminine dans son ensemble, il se destinait à un noble destin, encore flou, qu'il cherchait à préciser en écoutant des chants grégoriens jusqu'à l'overdose. Ainsi que, nous le découvrîmes plus tard, dans l'alcool de prune que son père distillait lui même, réunissant spiritueux et spirituel.

Le temps passait vite : le matin nous suivions péniblement pendant une ou deux heures l'enseignement "normal"  des jeunes Allemands, mais surtout nous avions des cours intensifs de langue ; l'après midi nous visitions au pas de charge les lieux historiques de la ville et des environs avec Mademoiselle Chabise et l'un ou l'autre de ses collègues locaux.

Mais l'événement marquant de notre séjour fut sans nul doute la fête de l'école, qui se terminait par un bal. C'était une tradition (éminemment exotique et surprenante à nos yeux) depuis le 18 e siècle, date de création de la première école secondaire à cet endroit. Comme cela était gravé en belles lettres gothiques sous son buste dans la bibliothèque, le fondateur bienfaiteur- dont j'ai oublié le nom- avait inclus cette fête dans sa pédagogie utopiste.

Je me souviens vaguement de l'après midi folklorique, des saucisses grillées et des grandes claques que nos kamarades  donnaient avec énergie à leur "lederhose". C'était naturellement le bal qui occupait toutes nos pensées.

Bichonnées, poudrées, parfumées, nous étions très excitées dans la camionnette de Herr Müller. A sa demande, j'avais fait à Michèle un chignon "banane", et elle avait, comme nous, passé un temps fou à se maquiller, ce qui nous avait surprises. Mais nous n'étions pas au bout de notre étonnement. Au cours du trajet elle nous expliqua qu'elle nous laisserait à l'arrivée, parce qu'elle était attendue par un cavalier. Nous tombions des nues ! Comment donc, avec notre emploi du temps chargé, cette fille ingrate et effacée avait-elle pu nouer une relation sentimentale, alors que nous mêmes étions encore bredouilles ? Elle nous expliqua qu'elle avait rencontré Franzie à la cafeteria, qu'il était musicien, et qu'ils avaient beaucoup parlé, sympathisé, enfin il avait tenu à l'accompagner ce soir.

Pour faire bonne mesure d'émancipation, elle plia ses lunettes d'un geste décidé et les glissa dans son sac. Le regard vague et la démarche incertaine sur les hauts talons que lui avait prêtés Jocelyne, elle pénétra avant nous dans la grande bibliothèque, dédiée ce soir à la futilité par la grâce d'un pédagogue illuminé.

 Nous vîmes un grand et beau garçon se précipiter à sa rencontre. Galant comme l'étaient ses compatriotes à cette époque, il recula sa chaise, prit et plia sa veste avec soin, et lui offrit une fleur.

"Bon", dit l'une de nous, "on va pas se laisser abattre, avec un peu de chance, notre Kurt va nous inviter pour la rumba". Cette image, ainsi que le mot "rumba" déclenchèrent notre hilarité et nous rendirent notre bonne humeur.

Nous passâmes une très bonne soirée. Le romantisme était au rendez vous. Parce qu'il faut que tu saches que ces années là étaient sous le signe du slow. La danse des timides, puisqu'il n'y a pas besoin de savoir danser : il suffit de se déplacer mollement dans une bulle de rêve. Ah, si tu avais comme nous baigné dans cette musique, ma chérie ! mon Dieu !  Bechet, les Platters, Presley ... petite fleur, only you, una lacrima sul viso, et Warum, ce tube germanique bouleversant, d'autant plus bouleversant quand on n'en comprend pas les paroles ineptes...

De temps en temps nous apercevions le visage extasié de Michèle tendu vers celui de Franzie.

Mais au moment de partir, nous l'avons cherchée en vain. C'est dans les toilettes, où elle s'était  enfermée à double tour, que nous l'avons finalement retrouvée : liquéfiée, le rimmel ravinant ses joues rondes, les yeux gonflés...

Et elle nous a dit. Au cours de la soirée, elle s'était absentée quelques minutes. En revenant à leur table, il n'y avait plus de Franzie. Et son sac à mains avait disparu avec lui. Et ses lunettes du même coup...

J'aurais bien d'autres d'histoires cruelles à te raconter.

Mais celle-ci est une des plus cruelles.


 

Aimela 19/04/2010 11:23


Ton histoire me fait penser un peu à ma jeunesse...Je suis allée en Bavière dans un camp de vacance mais pas de bal( cela nous était interdit par le prête qui dirigeait)


Lilou 17/04/2010 15:18


j'ai lu ce récit d'une traite: la pauvre, elle m'a fait mal au coeur. J'espère que la vie lui a réservé des moments plus agréables...


Solange 17/04/2010 05:30


En effet une soirée si bien commencée se terminer aussi mal.Un bout de vie bien intéressant à lire. J'ai bien dansé sur les slow d'Elvis.


Personnaly © 2014 -  Hébergé par Overblog