le voyage

 

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En Septembre, il eut une rémission.

Elle se reprit à espérer.

Car l'espérance est violente.

Il descendait au jardin, s'enquérait des fruitiers qu'il faudrait élaguer, des rosiers à attacher plus serré sur la tonnelle. Il restait de longs moments à regarder les oiseaux se chamailler.

Il souriait de la voir à nouveau coquette et enjouée.

On eût dit que le bonheur était revenu.

Un matin, il dit qu'il voulait retourner au Chemin des Dames. Elle demanda si ce n'était pas un peu tôt, s'il ne valait pas mieux attendre que les forces lui soient bien revenues.

Il dit que c'était maintenant, parce qu'on était en septembre, que c'était le 23 septembre que son père avait été tué là-bas ; il voulait voir le ciel comme son père l'avait vu ce jour-là.

Avant d'être pulvérisé près du bois de Blée.

Avant d'être emmené vers la ferme de D. , sur un tombereau, dans une bâche, mêlé à la bouillie de ses camarades.

 

Alors ils y allèrent.

Il dormit presque tout le temps pendant les trois heures de route.

Ils étaient venus plusieurs fois à Blée et connaissaient bien la campagne riante et vallonnée, qui n'avait rien à voir avec les tragiques cartes postales sépia qu'il avait dans son album.

Mais le ciel était le même.

Elle engagea la voiture dans le petit chemin près du bois. Pendant qu'elle cueillait quelques campanules sur le bas-côté, il s'appuya contre la voiture et regarda le ciel. Un ciel avec des petits nuages blancs immobiles, très haut, en attente.

Arrêt sur image depuis le 23 septembre 1914.

Il n'eut pas assez de forces pour monter la pente qui conduisait au petit cimetière où une plaque décatie honore ceux qui se trouvent là, intimement unis malgré eux dans une fosse commune. Elle y déposa les campanules.

Il avait vingt-cinq ans ! dit-il, tu te rends compte que je pourrais être le grand père de mon jeune Papa ?

 

Il ne voulut pas rester à l'auberge comme elle avait prévu.

Je veux rentrer chez nous, s'il te plait.

La nuit était noire quand ils arrivèrent.

Il frissonnait et se laissa mettre au lit, sans grommeler comme il le faisait d'habitude.

 

Il faudra, dit-il, que tu me conduises demain à Dancourt, je voudrais revoir mon école. Je voudrais voir s'il y a toujours le marronnier dans la cour.

Pardonne-moi, Marie, Dieu sait que j'ai aimé chaque minute que j'ai passée avec toi, mais sous ce marronnier, le monde était à moi...

Comme chaque soir, elle lui tint la main jusqu'à ce qu'il s'endorme.

 

Jeanne Fadosi 12/11/2016 12:37

relu toujours avec émotion. et la chanson de Craonne en écho.

almanito 11/11/2016 11:31

Lu encore et toujours avec émotion, merci pour ce très beau texte Emma.

almanito 01/11/2015 10:42

Je suis touchée par la simplicité du récit, l'émotion intime qui s'en dégage. Et cette forêt d'ombres noires et droites, comme les sentinelles du souvenir.

Carole 23/06/2012 22:48

La toile est très belle, tragique avec ces teintes rouges, et ces verticales qui évoquent les baïonnettes.
Et le texte est magnifique, très doux malgré la violence en arrière-plan dans les mémoires.
Le voyage vers la mort, empruntant le chemin des prédécesseurs, de ceux qui "sont en paix", et aussi le chemin de l'enfance, intacte dans les vieux coeurs.

Martine/Arabesques 14/02/2012 17:45

Bonjour Emma,

Je suis très émue par ton magnifique texte. Car vois-tu, la veille de sa mort ( brutale, sans crier gare, en quelques secondes)mon père est resté à contempler la pluie qui tombait dru et bien
droit. Il l'admirait, respirait le parfum de la terre humide, des feuilles. Il communia avec la nature pendant un grand moment... un peu comme cet homme qui sait qu'il dit adieu ...
Merci pour ce beau et émouvant partage

Bises
Martine

Quichottine en pause 14/02/2012 09:38

Je suis émue... très.

Solange 13/02/2012 19:37

Un dernier regard sur ce qui a marqué la vie, j'imagine qu'on y passe tous quand la fin approche. Un texte rempli de sensibilité. Bravo.

annielamarmotte 13/02/2012 18:13

mais elle sait tout faire!!!!!!!!

Lorraine 11/02/2012 18:57

Une harmonie profondément triste entre le tableau et le texte écrit dans un style d'une pureté de cristal. Pas un mot de trop, juste ce qui doit être dit et ce que l'on doit taire. C'est
bouleversant! Ta maîtrise de l'écriture est toujours absolue et belle. Je t'admire!
Beau dimanche, chère Emma/

louv' 11/02/2012 18:53

Quand on sent que l'on va bientôt partir pour le grand voyage, je crois que les images du passé reviennent très fortement. Très beau texte.

aimela 11/02/2012 17:54

Si ce texte est beau et émuvant, je suis en admiration devant ta toile, elle est magnifique et cadre très bien avec ton texte

Nina Padilha 11/02/2012 15:21

Comme c'est émouvant, tout ça.
C'est comme dire adieu aux choses avant de partir...
Parce qu'on sait qu'on va partir et qu'on ne reviendra pas.
Emporter des images, encore une fois...

libre necessite 11/02/2012 15:06

Avec l'âge ces voyages se font avec à l'esprit l'idée que ce sera le dernier. Même en pensée aura t on une occasion de revenir. Bises Dan

valdy 11/02/2012 13:55

L'embellie avant la nuit, l'éblouissement devant la vie qui transforme en philosophe, celui qui sait qu'il va mourir. Un très beau texte Emma, qui rappelle aussi le besoin que l'on a de revenir sur
les lieux rêvés de son enfance et ce, à tous les âges de la vie. Quand le romanesque touche le coeur du réel comme ici, c'est de l'émotion pure en forme d'hommage à la vie,
Merci

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