le secret de Soeur Marthe

 

Dans son rêve, Marthe  poursuivait une gazelle. Les cahots de la jeep finirent par la réveiller.

Déjà, à travers les lattes de bois, le soleil rayait de gai la couverture en patchwork et la longue barbe de Joseph. Elle s'étira. Tout était calme, hormis le  léger remue ménage du poulailler  Elle aimait ce moment. Les filles dormaient encore. La chambre sentait bon la résine, les marguerites dans leur pot en métal éclaboussaient de frais la table en rondins.

À la secousse suivante elle tapota le bras de son homme : réveille-toi, Joseph, c'est le moment.

 Joseph grogna et se tourna lourdement de l'autre côté.

Allez,  lève-toi, le bébé  arrive.

- Le bébé ? Joseph sauta d'un bond hors du lit. Le bébé, le bébé !

- Tu veux bien aller chercher Sœur Myriam ? et demande aux filles de faire bouillir l'eau.

L'homme avait sauté dans son pantalon noir ; vite il passa sa tunique blanche et enfila ses sandales.

Pendant que Marthe ouvrait le lit pour y tendre la toile, Joseph réveillait les filles, paisiblement alignées dans leurs châlits mitoyens en pin blond, leurs longues tresses enroulées sous la coiffe blanche qui rendait leur visage encore plus  rond.

 - Marie et  Madeleine, faites bouillir de l'eau dans la grande bassine, et toi, Sarah, prépare le linge pour le bébé.

Dans leur long jupon blanc, Marie et Madeleine coururent en direction du puits, tandis que la petite trottinait vers la huche.

A grandes enjambées, Joseph monta le sentier qui grimpait à travers le bois vers la maison de Myriam. Il exultait. Quatre ans ! Quatre longues années depuis l'arrivée de Sarah, pendant lesquelles aucune naissance n'était venue bénir leur foyer !

- Ô divin, je te rends grâce, tu avais asséché le sein de ma femme, et voilà que tu lui permets à nouveau de fleurir !

Il sauta le ruisseau comme un enfant !

- Ô divin,  permets que ce soit un garçon, pour continuer l'Œuvre !

            Tout en bois elle aussi, la maison de Myriam et Jean était plus grande que la leur, parce que par deux fois il  avait fallu ajouter de nouvelles chambres pour loger les enfants qui étaient maintenant au nombre de dix. A cette heure, les oiseaux babillaient encore dans la clairière,  à l'unisson de son allégresse.

Il cognait à la porte :

-  Myriam, sœur Myriam !

- Holà, qui crie ainsi ?

 Jean apparut à la porte, hirsute ; chaque fois qu'il le voyait, Joseph ne pouvait s'empêcher d'être émerveillé qu'un être aussi fluet puisse être un  géniteur de première catégorie. Lui n'était encore qu'au troisième niveau, mais si le bébé était un garçon, il pourrait gagner deux échelons d'un coup !

-  Ah c'est toi frère Joseph, qu'as-tu donc à  faire autant de bruit ?

- Frère Jean, je te salue,  nous avons  besoin de soeur Myriam, le bébé arrive !

Myriam  arrivait à son tour, sa longue robe fleurie tendue par une chair luxuriante :

- On y va, on y va ! C'est un beau jour, mon frère ! Les enfants, vous rendrez grâce au divin avec votre père ce matin. Pressez-vous, Sœur Esther m'a dit qu'hier vous étiez en retard à l'enseignement.

Un groupe compact d'enfants s'était massé derrière Myriam, et, n'était ce qu'une illusion, peut être un reflet dansant, Joseph eut l'impression désagréable que Deborah haussait imperceptiblement les épaules. A quinze ans, l'aînée de Jean et Myriam s'était déjà distinguée en manquant la Cérémonie par deux fois, et frère Paul avait dû ajouter  une pierre grise dans la coupe de la famille.

Le village s'éveillait.  Myriam et Joseph croisaient des frères et des sœurs qui se rendaient au jardin, et des enfants qui allaient à l'enseignement. A chacun d'eux Myriam lançait gaiement :

- Le bébé de Joseph arrive, gloire au divin

- Gloire au divin ma sœur, béni soit le sein de ta femme, Joseph !

 

            Marthe avait disposé les herbes autour du lit, et s'était étendue. Myriam lui tendit le bâton à mordre.

- Pas besoin, ma sœur, celui-là ne me fera pas de mal,  je le sens !

En effet, il ne fallut pas plus d'une heure pour que l'enfant arrive, accueilli par Myriam dans le burnous de toile.

- C'est un garçon !

- Un garçon, ô divin, merci.

Joseph s'était approché de la couche de sa femme qui souriait.

- Montre le moi, sœur Myriam

Mais Myriam  serrait le bébé contre elle, figée. Elle  posa lentement  l'enfant sur le lit. Et de stupeur, Joseph s'assit d'un coup.

Le bébé était magnifique, vigoureux, potelé, rond et doux, mais, indiscutablement, et semblait-il, définitivement, il était d'une belle couleur d'ambre foncé.

Ils restaient tous trois sans voix.  Joseph rompit le silence

- C'est possible, ça ?

L'accorte Myriam, qui avait été professeur de mathématiques dans une vie antérieure, reprenait ses esprits :

- Mais oui, ça arrive quelquefois, si un ancêtre était de cette couleur…de toutes façons, il faut présenter l'enfant à la Cérémonie, ce soir, frère Paul saura nous éclairer, il est notre guide.

Et gaiement elle se mit à habiller l'enfant de la longue robe blanche de présentation, avec l'aide des petites filles, ravies.

             Au soleil  couchant, toute la famille se mit en route pour rejoindre le temple. Celui-ci était situé un peu plus bas, sur la terrasse à flanc de pente regardant l'orient,  là où vingt ans plus tôt  la Bienfaitrice avait décidé de le bâtir.

C'était une bâtisse blanche, sobre, n'étaient-ce les colonnes de chaque côté de la lourde porte supportant un fronton où rutilait l'inscription, en  grandes lettres d'or : TERRE  PROMISE.

Joseph posa l'enfant dans son panier sur la table blanche. Les vitraux en camaïeu mordoré illustrant les commandements de frère Paul  flamboyaient encore, baignant la grande salle d'une lumière de miel fondu.

Tous  firent cercle autour du bébé brun, et se donnèrent la main. Seul le petit Jonas, âgé de quatre ans à peine,  fils de Daniel, manifesta quelque étonnement, mais sa mère Rachel le fit taire. Le frère Paul s'approcha du bébé, le prit dans ses longues mains fines et le tendit à bout de bras au-dessus de lui :

- Nous t'accueillons, frère, à la terre promise, et te nommons Joshua.

- Joshua, Joshua,  reprirent les  frères et les sœurs, en balançant leurs mains unies.

 Paul énonça ensuite le troisième commandement,  que tous reprirent à voix basse :

- Tu engendreras autant que ton corps  permettra.

Ils s'assirent sur les tapis de corde pour chanter l'hymne du soir que le guide avait composé. Paul appela Deborah, à qui il donna à lire la liste des travaux pour le lendemain. Enfin ils partagèrent les pains que la famille de David avait préparés ce jour là et se séparèrent, se souhaitant un bon repos.

Frère Paul retint Joseph après la cérémonie, et vrilla sur lui le regard de braise qui avait autrefois fait vaciller la Bienfaitrice.

- Mon frère, nous avons un problème. Nous savons tous deux que sœur Marthe est irréprochable, d'ailleurs  pas un de nos frères n'a la couleur de cet enfant. Pour la paix de nos  âmes,  je vais cependant faire   une enquête  dans la vallée. 

L'enquête ne donna rien. Un seul habitant de la vallée était de la couleur du bébé, mais il fut exclu des hypothèses ; il s'agissait de James Bigsley, un nonagénaire laissé là par l'histoire il y a quelque  soixante ans. On signalait aussi le passage au camping du bourg d'un groupe de rappeurs en camion bariolé, mais cela remontait   à l'an dernier.

D'ailleurs, à moins d'imaginer un crime de rôdeur, tout cela était stupide, Marthe ne s'éloignait jamais de Joseph, sauf quand il s'agissait d'aller vendre les tisanes au marché, et encore était-elle toujours accompagnée de l'une ou l'autre des sœurs.

            Pendant que le petit Joshua prospérait, Joseph dépérissait, son ardeur à monter les échelons des géniteurs semblait éteinte. Il s'éloignait de plus en plus souvent dans la forêt, et, quand il se savait seul, il osait  demander : ô divin, ça serait-il possible ? Et nombre des frères et sœurs se posaient aussi la question.

            Marthe dépérissait aussi, non à cause du bébé, mais parce qu'elle avait un secret qui l'empoisonnait. Impure, trois fois impure, lui répétait  la petite voix intérieure. Elle avait trahi la Règle. Sa faute l'étouffait, et elle ne pouvait en parler à personne. Si elle devait être exclue du village, quitter les frères et les sœurs, elle en mourrait. Le film repassait dans sa tête… 

Qu'est ce qui lui avait pris de téléphoner à sa sœur, sa sœur d'autrefois, Isabelle, la chère Isabelle qui lui manquait tant depuis dix ans ! Elle savait bien que c'était interdit par la Règle ! Mais, quand elle s'était trouvée à Paris l'automne dernier pour distribuer  "terre promise" aux sorties de métro, une bouffée de coupable nostalgie l'avait saisie. Isabelle avait été si heureuse de la voir !

- Patricia, Patricia, répétait-elle,  je ne peux pas le croire ! 

D'un commun accord elles avaient évité les sujets qui fâchent, mais, tout en taisant le fait que probablement Paul allait donner à Joseph une autre femme, Marthe n'avait pu s'empêcher de confier à son ancienne sœur les tourments que lui causait son infertilité.

- Mais ma chérie, justement demain je dois voir le célèbre Docteur Sanchez, à la Compassion, je te passe mon rendez- vous, tu verras, il est super ! 

Lorsqu'elle y repensait, en allaitant le petit Joshua, Marthe était accablée par le remords et la honte. Non seulement ce jour-là elle avait déposé le paquet de brochures dans une  poubelle, à La Motte Picquet, mais elle avait subi un examen abominable qu'elle n'avait réussi à supporter qu'en se récitant en boucle les onze commandements de Paul. Elle ne se souvenait plus du visage du Docteur Sanchez, ni de ce qu'il lui avait fait et dit, ne se rappelait que de l'ordonnance qu'elle avait froissée en boule et jetée dans une bouche d'égout.

Pourtant le divin semblait lui avoir pardonné, puisque peu de temps après il avait fait fleurir son sein !

            Quelque trois ans plus tard, une information vint animer quelques jours une actualité momentanément en manque de désastre.

Elle fit  la une de Paris Match (l'escroc de la Compassion), deux pages dans le Nouvel Obs. (santé : Français, on vous ment !), et une émission de Mireille Dumas, les imposteurs, lui fut consacrée. L'écho de la vallée en rapporta quelques lignes.

Nouvelle affaire de faux médecin. Carlos Gobalivsky, connu dans les milieux médicaux sous le nom de Docteur Sanchez, vient d'être mis en examen. Le Docteur Sanchez, spécialiste de la stérilité féminine, était apparemment apprécié de tous ses collègues. Il a pendant quatre ans occupé les fonctions de chef de service intérimaire à l'hôpital de la Compassion. Ses patientes étaient largement satisfaites de ses soins, et beaucoup lui doivent d'avoir pu procréer. Et sans quelques incidents, il est probable que le Docteur Sanchez serait encore en fonction aujourd'hui. Des patientes en effet se sont étonnées, certaines de s'être trouvées enceintes malgré leurs précautions à un  moment où elles ne le souhaitaient pas, d'autres pour avoir mis au monde des bébés dont la couleur n'était pas celle du géniteur légitime ou choisi sur catalogue ; une enquête interne a déjà démontré que le plus grand désordre régnait dans  les containers d'azote liquide  du service, et il est probable que des centaines d'analyses génétiques vont devoir être réalisées !

Or Carlos Gobalivsky n'a pu produire aucun diplôme ; à peine a t'il exercé un job d'été de  brancardier à Sao Paulo il y a dix ans. C'est à cette époque que la vocation de soigner s'est imposée à lui, a-t-il déclaré lors de son interrogatoire ; ce qui, joint à sa passion pour les femmes, l'avait conduit tout naturellement à embrasser la profession, puis être accueilli avec enthousiasme à l'Hôpital de la Compassion qui n'était pas trop pointilleux en Août  2003, au plus fort de la canicule.

            Or, pas plus que les autres gesticulations d'un monde impie et  perverti, cette nouvelle démonstration du mal incarné par la médecine n'atteignit aucune âme du village.

Aucun journal ne pénétrait dans la communauté, qui cependant disposait d'une bibliothèque choisie par Paul. Certains enfants n'avaient jamais vu la télévision. Seul le guide possédait chaîne Hi-fi, ordinateur et téléphone portable, ainsi qu'une radio dans sa Bentley, et il se chargeait de transmettre aux frères et aux soeurs ce qui leur était nécessaire de savoir. Il regardait  souvent  aussi la télévision au château de la Bienfaitrice,  afin de suivre l'évolution des formes du Mal et identifier les dangers dont il avait à préserver ses frères.

            Néanmoins, cet hiver-là, il était à Las Vegas, pour la Réunion internationale et il manqua donc l'information.

            Le petit Joshua allait alors sur ses trois ans. Joyeux et lumineux, adoré de tous les frères et les sœurs. Tous déjà le reconnaissaient comme leur futur guide.

 

 

 

Emma 15/01/2011 09:25


J'ai hate de savoir la suite. :)
si le bébé avait été de la bonne couleur...on aurait pas eu d'histoire!;D
C'est toujours très bien écrit!:)
Bisous!
Emma


Hersé 10/01/2011 16:55


Merci pour ton histoire, je dirais ton documentaire; j'ai des souvenirs qui reviennent!
A bientôt


aimela 10/01/2011 12:09


Un peu de mal à comprendre au début mais j'ai poursuivi trop pressée de de connaître la fin. Les sectes sont toujours très présentes alimentées par la peur et le mal de vivre hélas ! Bravo Emma


Nina 09/01/2011 09:59


Lecture intéressante...
Un méli-mélo de pas mal de choses mais un dénominateur : ta plume magistrale !


Solange 08/01/2011 22:53


Je l'ai relu avec grand plaisir, on a peine à croire que les sectes ont encore place de nos jours,


Mony 08/01/2011 12:02


Ce beau texte soulève les dérives des sectes et le besoin de certaines personnes de s'éloigner de la vie actuelle pour vivre une autre spiritualité en suivant "un guide" Comment grandissent les
enfants embrigadés malgré eux ? Déborah réussira-t-elle à s'en sortir ?
Merci pour ce récit si bien écrit. Mony


Martine27 08/01/2011 09:35


Bravo ! Sacrée jonglerie entre notre monde et le monde des sectes. Au début je me demandais vraiment où tu voulais en venir avec ce moment biblique


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