Le Roi des Aulnes.

 

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Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort

Erlkönigs Töchter am düstern Ort ?-

Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau :

Es scheinen die alten Weiden so grau.-

 

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas

Les filles du Roi des Aulnes dans ce lieu sombre ?

Mon fils, mon fils, je vois bien :

Ce sont les vieux saules qui paraissent si gris.

 

Je détestais la prof d'Allemand, Mademoiselle V. Je l'ai détestée dès le premier jour. Revêche, sévère, sinistre avec ses tresses en couronne d'un autre âge.

Dans sa voix j'entendais des bribes de films terrifiants auxquels je n'étais pas loin de l'assimiler : "nous afons les moyens de fous faire parler !"

Je détestais sa componction quand elle prononçait "GUEUTEU". Les lieder m'ennuyaient autant que les castafiores.

Je la détestais parce que mes amies se la coulaient douce au soleil de la classe d'Italien. A elles, le voyage de fin d'année à Venise. Pour moi la visite du Bundestag !

Funiculi funicula, tu trouves ça sérieux ?  avait dit mon père.  La seule alternative en ces temps-là était le grec ancien et j'estimais avoir suffisamment ramé en latin sur les amours  des habitants de l'Olympe et la guerre de Troie.  J'avais donc "pris" Allemand.

Il a fallu des décennies avant que j'apprenne la romanesque vie parallèle de Mademoiselle V. dont les amours furent, dit-on, aussi sulfureuses que celles de la belle Hélène.  Elle dénoua ses tresses sombres et brillantes plus souvent que la Lorelei ne laissa couler ses cheveux dans le Rhin, et fit une belle moisson parmi les maris incompris (pléonasme ?) de la ville. De plus elle écrivit quelques livres remarqués sur la civilisation des Ming.

Mademoiselle V., je suis passée à côté de vous, et vous à côté de moi. Je n'avais que douze ans…

Pourtant, lorsque je longe des rivières endormies, je vois toujours, dans le monde renversé du ciel et des nuages, la chevelure des filles du roi des aulnes qui enlace le reflet des saules, et je suis hantée par l'écho funèbre de votre voix : "Das Kind war tot"…

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,

Er hält in den Armen das ächzende Kind,

Erreicht den Hof mit Mühe und Not ;

In seinen Armen das Kind war tot*.

Le père frissonne d'horreur, il galope à vive allure,

Il tient dans ses bras l'enfant gémissant,

Il arrive à grand peine à son port ;

Dans ses bras l'enfant était mort.

*Goethe. Der Erlkönig (Le Roi des Aulnes.)

 

 

Hélène Carle 16/10/2013 22:52

Oh! Superbe cet article Emma!
Comme tu as du talent, et laisse-moi m'exclamer sans me dire que j'exagère, car je ne fais que clamer la vérité!

Hélène *

valdy 13/03/2013 18:02

J'aime aussi lorsque tu écris à la première personne. Et quand ce JE se rappelle une Emma pré-ado, c'est génial !
PS : la réplique " funiculi-funicula, tu crois que c'est sérieux" résume de façon parfaite l'arbitraire paternel ... j'adore !
A bientôt, Chère Emma :-)

Carole 05/03/2013 22:27

Grand théâtre du monde où chacun joue son rôle. Ceux de l'élève et du prof sont figés bien loin de toute "vérité" : incommunicabilité, à jamais...

Martine 04/03/2013 06:38

J'ai beaucoup aimé ce beau texte original. Bravo. J'associe souvent des paysages à des personnes que j'ai connues disparues ou perdues de vue. J'y suis donc particulièrement sensible.

Aimela 03/03/2013 10:07

Très beau texte J'aime beaucoup l'allemand malheureusement je n'en ai fait qu'un an par contre l'anglais , j'en ai refait depuis le collège mais rien ne reste ( rires)

Lorraine 03/03/2013 09:46

Au son du "Roi des Aulnes", j'ai lu ce récit tellement authentique qu'il ne peut être inventé!Commeon ramasse une traîne de bal, tu as ramassé d'un seul geste élégant ce passé d'adolescente, les
antipathies innées et inexplicables, le secret des coeurs et le romanesque qu'ils cachent tellement bien quelquefois qu'ils transforment en statue de pierre celles qui furent d'éruptives
amantes.
Merci pour ton talent jamais pris en défaut, amie!

Lorraine

flipperine 02/03/2013 17:43

il y a comme cela des personnes que l'on n'aiment pas et pour un petit rien parfs

armide+Pistol 02/03/2013 15:06

Merci pour les moments savoureux que je viens de vivre, grâce à ce texte écrit avec beaucoup d'esprit.

Solange 02/03/2013 14:34

Comme c'est intéressant à lire. Je n'ai fait qu'une session en allemand et il ne me reste pas grand chose. J'aime beaucoup tes textes, mais tu le sais.

Mony 01/03/2013 14:56

Un vrai plaisir de relire ce texte découvert chez Miletune.
Les profs d'allemands se ressemblent-elles ? Il me revient des images et des sons de la mienne... sa soeur peut-être ??

Quichottine 01/03/2013 11:16

Souvenir ou fiction, le texte est magnifique.

Tu vois, je t'envie.
J'aurais aimé pouvoir continuer l'apprentissage d'une langue dont je n'ai eu que les prémices.

J'aime encore écouter certains lieder (pas tous), et j'aime lire ces poèmes qui ont pour moi une saveur étrange. Le goût des mots inconnus à découvrir, peut-être à imaginer.

Saurais-je encore seulement les lire à haute voix ? Je ne sais. Je leur donne la voix qu'avait ma mère, qui, elle, parlait parfaitement cette langue.

J'ai effacé le visage de mon prof de 6e... Mais je n'ai pas oublié cette rose rouge qui parlait à l'enfant dans la chanson que j'avais apprise et que je sais encore chanter...

Merci pour ce souvenir.

Passe une douce journée.

Nina Padilha 01/03/2013 11:14

Une langue gutturale qui ne me plaît pas du tout.
Même l'anglais ne m'a pas séduite.
Mais le brésilien...
Et ce n'était pas à l'école, finie depuis un moment.
Bon WE !

Annick SB 01/03/2013 09:17

Il y a souvent un consensus négatifs sur les profs d'allemand si j'en crois ma progéniture ! La tienne néanmoins a quelque chose d'attachant et si ce n'est sa vie privée ... c'est peut-être plus sa
belle connaissance de Goethe !

louv' 01/03/2013 08:38

J'ai la nette impression d'avoir "eu" la même prof. Moi je déteste toujours la langue de "Gueuteu" et même la poésie n'y fait rien !..Argh !

jill bill 01/03/2013 08:05

Voui lu sur miletune.... j'ai beaucoup aimé ça emma !

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