le Noël d'Alfred

                         cristaux neige

 

Bonne nuit, Madame Martinez, je pars quelques jours, là, vous ne me reverrez pas avant lundi.

Marie ferme doucement la porte de la 17. Ça y est, elle est en congé. Ouf, elle n'en peut plus. Elle est sur ses jambes depuis 6 heures du matin ...

Avant de se changer, elle passe dans la salle de service remplir le registre des soins. Un peu miteux le sapin qui orne la salle de repos, on a mégoté sur les guirlandes, l'an dernier c'était elle qui s'en était occupée, il était nettement mieux que ça...

Bon, elle se presse, Anita ? Il est déjà 19 heures 10 ! Si elle n'arrive pas tout de suite, sûr qu'elle va rater le 19 heures 38, et le film par la même occasion

 Sophie du standard arrive en courant, comme d'habitude :

-   Anita vient d'appeler, elle est bloquée par la neige, elle n'a aucune idée du temps qu'il va falloir pour dégager le bouchon. T'es coincée, ma pauvre ! Y'a un type qui arrive du bloc ! Bon je me sauve, bon Noël ma poule !

C'est foutu pour le film, mais si elle attrape le 20 heures 03, elle pourra voir une partie du bêtisier, en partageant avec Chachat le petit bocal de foie gras qui est au frigo. Noël : c'est le bêtisier, la nouvelle année : le Lido, et au mois d'Août, le gendarme, et on retrouve enfin la 7e compagnie. Métro, boulot, gendarme, bêtisier, lido, métro, boulot… et hop, la vie est passée....  

Marie se lève en soupirant et se dirige vers le fond du couloir où on entend le roulement du lit.

-   La 9, Patrick, s'il te plait. Qu'est-ce qu'il a ce type ?

-    Agression à c’qu’il parait, salement amoché !

-     Soir, Marie, Anita n'est pas là ?

C'est le docteur Bonnevoie,  le chirurgien aux yeux menthe à l’eau, manteau jeté sur ses épaules, comme d’habitude.

Sans écouter sa réponse il ajoute, tandis que les brancardiers installent le patient dans la chambre 

-   il va sans doute s'en tirer, celui-là, tu me le bichonnes, hein ? Je passe demain matin, c'est Grimbert qui est de service cette nuit

Marie entre dans la chambre. Elle prend le tableau accroché au pied du lit, et pousse une exclamation étouffée : "Braeden Demussais".

 

Braeden Demussais, il n'y en a pas deux qui puissent porter ce nom!

 Elle regarde la pitoyable forme allongée, qui ressemble plus  à Ramses  avant déballage qu'au Braeden Demussais de ses souvenirs…

Il avait fait une entrée théâtrale en cours d’année dans la classe de philo. Son père était diplomate ou quelque chose comme cela. Grand, maigre, habillé de noir à l’exception d’une longue écharpe rouge, il était évident qu’il soignait ce qu’on appellerait aujourd’hui son « look ». À l’époque il cherchait surtout à passer pour un poète. Ce qui consistait essentiellement à arborer un air narquois ou condescendant, et feindre la somnolence pendant les cours.

Bien entendu, en raison de son patronyme,  il avait vite été appelé " Alfred ". Il acceptait ce surnom avec quelque grandeur.

Marie jette un coup d’œil dans le dossier : Demussais Braeden, entrepreneur de travaux publics. Eh bien,  Braeden,  pas encore à l’Académie, on dirait…

Braeden avait vite été la coqueluche des filles de la classe, et même au-delà. Même les profs étaient impressionnés par sa prestance et sa morgue. Le fait de jouer les dilettantes ne l’empêchait pas d’être en tête, et de loin, dans les matières littéraires. Autour de lui une cour de fans s’était vite constituée. Petits mâles débordés par leurs hormones, tout disposés à suivre un maitre à penser, à leurs yeux prestigieux

A l’époque, Marie était ronde et binoclarde. Moche, pour tout dire.

Je le suis toujours, pense-t-elle. Seulement, maintenant, ça n’a plus d’importance.

Jusque-là sa vie scolaire s'était  déroulée paisiblement, entre Mylène, sa meilleure amie, et  Thomas, son "promis" depuis le primaire.

Mais Braeden avait fait de sa vie un enfer : pour lui et sa cour, elle était la cible idéale. Dès qu’elle était appelée au tableau, le chuchotis commençait, piano, puis de plus en plus fort : "au bain, au bain, Marie " ou bien c'était un vrombissement léger, bouche fermée "tiens voilà du boudin, voilà du boudin". Elle en perdait ses moyens, d’autant que certains profs souriaient…

Et puis un jour, le coup de grâce ! Thomas, se sentant sans doute ridicule à leurs yeux de fréquenter un boudin, passa dans le camp des tortionnaires…

Elle devint réellement malade, refusant parfois  d'aller en classe, se plaignant de maux de tête… Ses résultats chutèrent au point qu'elle loupa le bac.

La perf ne goutte pas, il se passe  un drôle de truc là-dedans…

Marie s'approche, pose la main sur le flacon en regardant Braeden Demussais, son bourreau, qui git, là, à sa merci…

Elle rétablit le circuit.

Dis donc ma vieille, je suis désolée, file vite !

C'est Anita.

Marie pose légèrement sa main sur celle de l'homme inconscient.

-    Joyeux Noël, Alfred ! dit-elle…

DADA 06/03/2011 20:46


ça pourrait être une petite nouvelle de S. King !
Bravo
mais tristounet pour une veille de No¨l !
Je sais je suis en retard ....
Bises


Calusarus 27/12/2010 19:09


Poignant…


aimela 27/12/2010 10:32


Pff ! Trop gentille Marie, moi, je l'aurai occis surtout qu'il était bien parti pour ça l'Alfred. Une vengeance dans l'écriture ne fait de mal à personne( rires)


Mony 26/12/2010 15:51


Alors là quelle philosophe cette Marie ! Je voyais déjà Alfred passer de vie à trépas. En écriture, je n'aurais pas eu de pitié et couic ! plus d'Alfred !
Mony


Domidel 25/12/2010 22:55


Joyeux Noël à Alfred... et à toi aussi !
ce conte me plait beaucoup.


Nina 25/12/2010 08:58


Parfois les vengeances sont dérisoires...


Solange 24/12/2010 19:58


Ça devait être tentant de ne pas le rebrancher.Un beau conte.


Martine27 24/12/2010 18:37


Il a eu de la chance d'arriver le jour de la trève des confiseurs !


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