La troisième fois.

pour les impromptus littéraires

  version audio :  cette histoire est lue par Sagine, ici

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Le bruit l’a réveillé vers minuit.

Il avait déjà eu tant de mal à s’endormir ! La chambre est glaciale. Le feu s'est encore éteint dans la salle voisine, la bûche n’était pas assez grosse pour tenir la nuit. Sylvie le houspille depuis des années pour qu’il fasse installer le chauffage central ; à tout le moins, en lieu et place de la vieille cheminée dont la chaleur se déperd dans des conduits vieux de deux siècles, un insert qui aurait bien chauffé la grande pièce et la chambre.

 Mais il dit toujours : “à quoi bon faire des frais, ma fille, ça me va bien comme ça ! depuis le temps qu’elle marche, cette cheminée ! elle et moi, on fait la paire”.

 Par fierté il ne lui dit pas que c’est maintenant Joseph qui vient couper le bois et recharger le panier de bûches, parce que les forces lui manquent depuis qu’il a attrapé ce mauvais rhume.

Il ne ferme même plus les volets.

Et c’est ainsi qu’il le voit : d’abord l’or phosphorescent de ses yeux, puis, parce que la lune est pleine, son corps massif masquant la silhouette du pommier, et les ailes noires avec lesquelles il bat la fenêtre.

Fous le camp, vermine “crie-t-il ! Mais l’oiseau de nuit continue son manège, tap tap tap, puis un grand cercle dans la nuit et revient à la charge, tap tap tap.

Il veut lancer sa pantoufle pour le faire fuir, mais celle-ci retombe au pied du lit tandis qu’une quinte de toux le terrasse.

 

Ça n'est pas la première fois qu’il voit la danse du hibou.

 

La première, c’était dans la nuit du 16 juillet 59.

Impossible d'oublier cette date.

 Il dormait du sommeil du juste, épuisé parce qu'il avait dû moissonner au phare. Il fallait faire vite parce que beaucoup au village attendaient la machine prêtée par la coopérative.

 La Jeannette l’avait secoué : ”eh, François, il y a quelqu’un qui tape au volet”. Il avait grommelé “laisse-moi dormir” et s'était retourné vers le mur. Mais elle avait insisté “j’ai peur, François, prends le fusil ”!

 Alors il s’était levé en ronchonnant, avait soulevé le loquet de la porte de devant, et il avait vu un hibou qui cognait contre le volet, on aurait dit qu’il voulait entrer.

 Il avait claqué dans les mains, mais l’oiseau n'avait pas eu peur. Alors il avait pris un balai et essayé de taper, l’animal était parti dans la nuit avec un bruissement soyeux.

François était rentré et avait rassuré Jeanne : “C'est qu'un hibou, et il est parti”. Il n’avait pas compris pourquoi Jeanne se signait, mais comme cela lui arrivait souvent, il ne posa pas de question.

A peine était-il recouché que le bruit avait repris. Furieux il avait dit : “je vais lui flanquer un coup de fusil”.

Mais Jeanne l’avait retenu : "Faut pas réveiller les voisins !”

Le vacarme avait duré jusqu’à l’aube.

Sale bête, quand même “ disait-il à Jeannette tandis qu’elle sortait le pain du garde-manger. C’est alors qu’ils avaient vu le garde ouvrir la petite barrière du jardin accompagné du maire ceint de son écharpe tricolore. Et Jeanne s’était évanouie. Ça ne faisait que deux mois  que le Christian avait été appelé sous les drapeaux !

 

La semaine suivante Jeanne avait dit : “le hibou nous avait prévenus”. Il avait haussé les épaules, mais n’avait pas eu le coeur de lui reprocher sa fichue superstition.

 

Aussi, quand le hibou était revenu une nuit taper dans les volets,  bien des années après, alors que l’hôpital avait renvoyé Jeanne à la maison, François était sorti, et la gorge serrée il avait fait semblant de discuter avec quelqu'un.

C’est le Joseph “expliqua-t-il à sa femme," il est allé au mariage au bourg, et il a un coup dans l’aile, il veut à tout prix emmener la branche cassée du pommier, à c't'heure, j'te jure, mais il est saoul, on peut pas lui faire entendre raison !"

Mais Jeanne n'entendait déjà plus son pauvre discours.

 

Il semble à François que les yeux du hibou sont d'énormes phares dans la nuit. Il se lève péniblement, ses jambes le portent mal, il se tient au lit puis au fauteuil pour aller jusqu'à la fenêtre, réussit à l'ouvrir.

Il dit " tu peux entrer".

 

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Carole 30/06/2012 00:18

En relisant ton texte, je vois la date. Hiboux et chouettes se sont bien rencontrés sur nos blogs, mais pas le même jour dans notre écriture puisque ton récit est daté de novembre.
Dans la vieille maison de mes parents, un hibou a longtemps vécu au grenier. Il marchait comme un revenant... comme dans le récit de Colette, tu vois. C'était à la fois angoissant et apaisant, ce
pas, tout en haut, dans la nuit.
A demain, Emma.

Carole 30/06/2012 00:12

Un beau récit très triste. Mais je veux croire que le hibou messager continuera à guider pour qu'ils se rejoignent à jamais dans d'autres nuits ceux qui se sont aimés.

C'est curieux que chouettes et hiboux soient venus frapper à nos deux portes aujourd'hui.
Mais chut ! J'entends ma chouette, il est minuit passé, c'est son heure !

timilo 28/11/2011 07:19

Je l'ai lu mais avant j'avais écouté sur le blog de Sagine
Joliment écrit
Content de connaître ton blog j'avoue l'apprécier

Amicalement
TIMILO

lagardere 25/11/2011 20:20

c'est ce que j'appelle les égregores en coïncidences...je voulais lire apréa avoir écouté sagine...c'est encor plus mystérieux chez sagine..;mais le conte est formidablement bien
écrit..;bravisimo
amicalement à vous
claude/lagardére

Martine 16/11/2011 20:21


Bonsoir Emma,

J'ai dévoré ton texte. Déjà, la photo me plaisait beaucoup. Mais tes mots! Cela commence doucement puis ça monte en puissance jusqu'à l'inéluctable chute. Moi aussi je frissonne Bra-vo!

Bonne soirée Emma
Martine


Elie :0059: 16/11/2011 05:55


merci et belle journée!


lely-ane 14/11/2011 19:45


J'adore ses histoires ! Passe une très belle journée.

Bisous xxx


mais lafransua 14/11/2011 19:22


triste mais très beau


Lorraine 14/11/2011 17:54


Je t'ai dit sur "Les Impromptus" tout le bien que j'en pensais. Tant pis si je me répète! Tu as traité le sujet de main de maître. Et graduellement, nous menant jusqu'à la fin...Très beau travail!


Russalka 14/11/2011 17:07


J'adore, cela m'a donné des frissons. Tu sais, cette ambiance nocturne est ce qui me plait le plus dans le genre de la nouvelle. Maupassant mais aussi Dhotel offrent comme tu le fais ce répertoire
des signes cachés que seul un poète peut lire. Et dire. Mille merci Emma de cette belle et émouvante page.


geo 13/11/2011 18:59


bonsoir emma..
beau récit sur une superstition..
belle écriture..
bonne soirée
amicalement


valdy 13/11/2011 13:26


Une résurgence de nos superstitions merveilleusement écrite. Vraiment Emma ....
Valdy


Pénéloop ! 13/11/2011 11:45


Bonjour,

je suis arrivée sur cette page en tapant :

" Soubrette de charme ".

Quelle bonne surprise !

C'est magnifique, chez vous, Emma...

Loop


Emma 13/11/2011 11:27


histoire étrange , et si bien racontée!:)


Solange 12/11/2011 23:11


C'est un très beau texte très émouvant, je ne sais plus si c'est le froid ou tes mots, mais je frissonne.Et j'ai relu l'autre avec autant d'intérêt que la première fois.Bises.


Mony 12/11/2011 18:28


Une très belle et sensible interprétation du thème des impromptus. J'ai également relu le bonus avec toujours cette petite pointe démotion et de révolte au fond du coeur. Merci Emma


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